Il n’est pas de question plus torturante, pour un intellectuel européen, que celle-ci : comment le nazisme a-t-il été possible ? La France commence, avec retard, à découvrir la pensée d’Eric Voegelin (1901-1985). Ce philosophe natif de Cologne est pourtant l’auteur de quelques œuvres décisives dans la pensée politique du XXème siècle : Race et Etat, L’Etat autoritaire, Les Religions politiques et La Nouvelle science du politique. Les éditions du Seuil nous donnent à lire un texte de très haut vol, étonnant de singularité dans sa critique du monde moderne et son analyse du nazisme: les leçons qu’il prononça en 1964, à l’université de Münich, sous le titre Hitler et les Allemands. Dans son avant-propos, Tilo Schabert en rapproche la grandeur de celle de Karl Kraus – Voegelin et Kraus formant «deux critiques superbement singulières du totalitarisme hitlérien ».
L’interrogation cardinale s’énonce ainsi : « quel type d’Allemands et quelle attitude spirituelle spécifique ont amené Hitler au pouvoir ? ». Pour que le nazisme advienne, il a fallu une corruption préalable de l’homme. Le cas allemand est un cas aussi particulier que révélateur de la mésaventure planétaire survenue dans l’histoire moderne à l’essence humaine.
Deux sources, jamais dépassées, manifestent « la découverte de l’homme »: la raison grecque et la révélation d’Israël. La philosophie grecque exhibe l’esprit comme relié au Noûs (intelligence rationnelle) quand Israël l’exhibe comme pneuma, relié à Dieu. Cette participation pneumatique de l’homme au divin l’élève au statut d’entité théomorphe : imago dei. Articulées, les compréhensions philosophiques et bibliques forment l’auto-découverte explicite de l’humanité : l’esprit de l’homme unit l’intelligence rationnelle et l’intelligence pneumatique. Ainsi, « la dignité spécifique de l’homme repose sur sa nature théomorphique de figure et d’image de Dieu. La situation de l’homme dans le monde, « la conditio humana », est d’être placé sous Dieu tout en le sachant. Cette essence pneumatique de l’homme et cette position d’être placé sous Dieu comportent des obligations qui, par principe, rendent le nazisme impossible. Et pourtant, il eut lieu. Qu’est-il donc arrivé à l’homme ? Qu’est-il donc arrivé à l’Allemagne ?
Se débarrassant de Dieu, du jugement impliqué par la présence sous Dieu, le monde moderne a glissé de la dédivinisation de l’homme vers sa déshumanisation. On trouve la source de la déshumanisation dans la fermeture de l’homme au divin, à sa propre théomorphie. La présence de l’homme sous Dieu (connue pourtant par toutes les civilisations, depuis les origines) a été chez les modernes remplacée par la volonté de l’homme – à condition de ne pas entendre dans ce mot sa signification au sens classique et chrétien, mais au sens (passant par Fichte, Nietzsche et Freud) de libido L’exaltation de ce type moedrne de volonté débarrasse de toute la soumission au jugement impliquée par la présence sous Dieu tout en faisant exploser les cadres chargés de maintenir la divinité et l’humanité de l’homme. L’oubli de la réalité de la condition humaine, la première réalité – la présence sous Dieu et le caractère théomorphe de l’homme – engendre le phénomène, étudié romanesquement par Musil et Doderer, de la seconde réalité. S’installer dans la seconde réalité des idéologies, comme ce fut si sanguinairement le cas au long du XXème siècle signe cruellement l’oubli de l’homme.
L’homme moderne est atteint d’une « pneumopathologie ». Il a perdu le sens de l’expérience pneumatique – cette perte, corrompant la société à partir de la corruption de l’homme, a rendu le nazisme possible. Toute Eglise représente la société ; si celle-ci stagne dans le délabrement spirituel et la corruption intellectuelle, les Eglise souffriront du même mal. Sous le nazisme, les Eglises se livrèrent à des usages scandaleusement frauduleux des Saintes Ecritures. Ainsi ont-elle été amenées à proférer « des stupidités monstrueuses » sur l’obéissance prescrite par l’Epître aux Romains de saint Paul et sur la non-appartenance de tous les hommes à l’ordre du salut. Détournant saint Paul, l’Eglise protestante prêchait l’obéissance aux nazis ; se réclamant du corps mystique du Christ, l’Eglise catholique excluait les juifs du salut. Voegelin procède magistralement à deux grandes analyses de type théologique - étude de la doctrine de saint Paul et du concept de corpus mysticum christii – pour détruire les falsifications. Jamais Paul n’a pensé qu’il fallait se soumettre à n’importe quel pouvoir, surtout si celui-ci se consacre explicitement au mal. La conception paulinienne s’inscrit dans une cosmologie d’obédience stoïcienne, traversée par une idée de l’ordre et de l’harmonie, de l’existence sous Dieu, aujourd’hui évanouie. L’obéissance paulinienne prenait sens dans le cadre de cet ordre universel visant un bien global. Généraliser la prescription d’obéissance à tout pouvoir, en particulier aux formes hors-ordre et hors-harmonie produites par le monde contemporain poursuivant des buts aussi manifestement inhumains qu’en contradiction avec les prescriptions bibliques et évangéliques, constitue une trahison.
Le catholicisme officiel allemand argua, aux temps nazis, de la doctrine du corps mystique du Christ pour limiter l’Eglise aux baptisés. Pourtant, la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin définit l’Eglise comme corps mystique du Christ « constitué par les hommes qui vécurent depuis le commencement du monde jusqu’à la fin ». Du coup, explique Voegelin « ce qui arrive à un homme qui n’est pas membre de l’Eglise arrive donc à un membre du corpus mysticum christii, comme si cela arrivait à un membre de l’Eglise ». Las, l’Eglise catholique allemande ignora cette universalité ! Limiter la communauté du corpus mysticum aux membres de l’Eglise ayant reçu les sacrements, comme le fit l’Eglise catholique, revient à renier l’universalité du corps mystique tout en rejetant l’essence de l’homme comme existence sous Dieu. Conformément à cette restriction du corps mystique, l’Eglise ne fut pas gênée par la persécution des hommes vivant en dehors d’elle. Elle n’hésita point, via la plongée policière dans les registres d’état-civil, à coopérer à l’établissement des listes de personnes d’origine juives, préparant ainsi leur assassinat.
Comment l’ascension d’Hitler au pouvoir a-t-elle été possible ? Voegelin ne pose la question ni en historien ni en économiste, ni même en sociologue, mais (pour utiliser une formule de Nietzsche) en médecin de la civilisation : « un très grand nombre d’Allemands, peut-être l’écrasante majorité, se sont montrés particulièrement stupides et le sont encore aujourd’hui en grande partie sur le plan politique, et nous nous trouvons ici dans une situation de corruption intellectuelle et morale due à un certain nombre de facteurs qui ont porté le phénomène Hitler au pouvoir ».
Une grande et effrayante leçon émerge de cette analyse : les conditions morales et spirituelles de déshumanisation qui ont favorisé le développement du nazisme n’ont aucunement été dépassées. L’homme nazi, c’est-à-dire l’homme ordinaire dédivinisé et déshumanisée des temps contemporains, n’a pas été vaincu. Cette critique de la modernité ne rejoint cependant ni la réaction anti-moderne ni les aperçus cavaliers de Heidegger sur le monde contemporain. Au contraire, Eric Voegelin voit dans le nazisme un enfant moderne de l’oubli de l’homme. Où mène la question : « quel type d’Allemands ont permis le nazisme ?» Ici : penser, dans une dimension métaphysique et religieuse, tout en construisant une anthropologie philosophique, les termes de cet écheveau historique non encore dénoué où se mêlent horriblement, le nazisme, le monde moderne et la forme contemporaine (déshumaine) de l’homme.