à Joseph M.
Ce que le vent d’Autan ramène.
En pays toulousain le vent marque chacun de sa présence, mettant souvent du désordre dans les pensées, les soulevant, les agitant dans tous les sens, comme il le ferait de papiers sur un bureau. L’autre nuit, un rêve étrange m’a été envoyé. Un songe aussi « étrange et pénétrant » que celui de Verlaine. Le vent d’autan, qui hululait cette nuit là, en est-il la cause, est-ce lui qui me l’a inspiré? Nul ne doute que ce vent douloureux ramène les plaintes depuis longtemps oubliées, qu’il les arrache aux pierres où elles se sont incrustées. Est-il assez noir, ce vent, pour nous retourner les morts?
J’ai connu voici quelques années un professeur de philosophie, qui avait vu le jour en Lettonie avant guerre, du nom de Joseph Mayerer ; c’était un homme aussi désolé qu’un ours, un ancien élève d’Eric Weil qui n’adressait la parole, dans sa singulière existence, qu’à deux personnes: le libraire de la ville, un poujadiste hâbleur dont il assurait le fonds de commerce, et moi. Encore nos échanges ne se bornaient-ils qu’à quelques insipides politesses! Sa silhouette était cassée, comme si son gros ventre gonflé à la bière attirait le haut de son buste rétréci à la fois vers l’avant et vers le bas; il trimbalait ainsi qu’un pendule affolé un bras fou à cause d’une fracture de la clavicule qu’il n’avait jamais voulu faire soigner. Dans ses cours le chahut était tel que le proviseur a parfois été contraint de faire « doubler » ses leçons par un autre maître. Le tapage s’en entendait jusque dans la rue; on eût dit la clameur désordonnée de quelque barricade, le tonnerre impertinent de quelque émeute; de loin en loin un autre professeur sortait de sa salle de classe en hurlant à l’alarme « mais ils vont l’assassiner! Ils vont l’assassiner... ». Sa voiture toute cabossée, une méchante Renault 5 dont la pluie lavait parfois la couleur orange, était recouverte de tags obscènes dont les élèves -qui l’apostrophaient d’un tonitruant « Djo! »- étaient les auteurs. Mayerer finit par devenir une figure du paysage de la petite capitale de la Gascogne que j’habitais à cette époque: au même titre que la statue de D’Artagnan au pied de l’escalier monumental, que les paresseuses eaux du Gers, ou que le souvenir des mortelles inondations de 1977. Les gendarmes prirent l’habitude de le ramasser ivre-mort dans l’égout, à l’heure pale de l’extinction de toutes les tavernes, puis de le déposer, tel un sac assez chiffonné, devant sa porte, où étalé sur le paillasson il finissait sa nuit, et dont jamais personne, ni moi ni autrui, n’avait franchi le pas.
Il arriva un jour où Mayerer ne vint plus au lycée. Nul ne s’inquiéta de son sort. Je réussis à retrouver sa trace dans une clinique privée perdue quelque part sur la route d’ Agen, à la sortie de la ville, juste un peu plus plus loin que les supermarchés et les entrepôts; je pus téléphoner dans sa chambre, ce qui l’étonna car, outre qu’il n’avait jamais fait installer le téléphone dans son appartement, personne n’avait pris soin de l’appeler à la clinique pour lui demander des nouvelles de sa santé. Peut-être en a-t-il été ému, cet homme sans âge - cinquante ans? soixante ans?- ni passé, dont la timidité avait pris un tour si extravagant? Il sortit cependant de cet établissement requinqué, juste au début des vacances d’été. Je demeurais avec ma famille dans un pavillon à deux pas de l’immeuble HLM où il logeait, lui qui jamais n’ouvrait les contrevents. Pour tout le monde, il était l’autre philosophe du quartier, mais au contraire de moi, il passait pour mystérieux et inquiétant, bien qu’il ne fût qu’une ombre déambulante, son caractère taciturne faisait un sujet de conversation devenu banal, en particulier sur les marchés du jeudi et du samedi matin, de même que dans les salles d’attente des dentistes et des rebouteux; ainsi peut-être, aux yeux des petites gens de cette province gentille étais-je une sorte de Dr Jekyll et lui de Mr Hyde?
Un jour de cet été là, une rupture d’anévrisme lui vola son dernier souffle. Nul ne s’en aperçut. Personne ne chercha sa silhouette, pas même le libraire, qui devait pourtant voir son chiffre d’affaires baisser et qui ne pouvait pas ne pas remarquer la disparition de son client le plus régulier. Au bout de deux semaines, à la période de l’année où la chaleur est la plus intense, presqu’espagnole, où elle devient une chaleur de corrida, les gens du voisinage commencèrent à se plaindre de l’odeur infecte qui exhalait de l’appartement du philosophe, des asticots et des mouches qui sortaient par populations entières, en processions, de dessous sa porte; les pompiers furent prévenus, ils forcèrent à la hache l’entrée du logis, certains vomirent au spectacle découvert dans cette funèbre caverne d’Ali Baba, mais enfin ils trouvèrent le cadavre décomposé du pauvre Joseph. Quelques jours après, je pénétrai à mon tour dans son appartement encore nauséabond, la mortuaire puanteur pas encore évaporée, et je constatai qu’il n’y avait que des livres, dont la bibliothèque du Lycée Aramis hérita et dont je fis sur place l’inventaire, ainsi qu’ un nombre astronomique de bouteilles vidées; oui, des montagnes de livres, des océans de livres avec de hautes vagues et des creux de marée, des armoires pleines de livres et des bouteilles, partout des bouteilles, des bouteilles jetées à la mer livresque, ...de vin, de whisky, de bière...Il lisait plus que de raison, il buvait de même, une artère explosa dans son cerveau. Je fis en sorte que cet incontemporain, dont je fus le mutique ami de rien du tout, celui des mots qui ne se rencontrent pas, ne sorte pas de ce monde comme un chien: je réussis à rameuter cinq ou six collègues, quelques représentants des parents d’élèves pour qu’un adieu lui fût dit à la morgue avant de se diriger vers le crématoire sans faire le détour, qu’il eût refusé, par l’église.
Cet homme, je l’avais oublié, depuis cette funeste semaine de juillet d’il y a six ans où les événements que je conte ici se déroulèrent; du moins je croyais l’avoir oublié jusqu’à ce qu’il revienne, l’autre nuit, ramené par le vent époumoné. Je rêvais benoîtement que mes élèves et moi parlions de Descartes. On frappe à la porte de ma classe. Toutes les figures dans mon rêve sont estompées, à l’instar de vieilles photographies aux détails effacés par le temps. « Entrez !». De l’encadrement de la porte se détache Mayerer, net, pas du tout estompé, quasi hyperréaliste, comme s’il n’avait jamais été mort: était-ce un personnage du rêve ou bien était-ce Mayerer?, me demandais-je dans le rêve même? Il se précipite vers moi, me lance balance son bras fou, serre ma main, m’approche toise contre torse, puis jette avec sa voix, que j’ai reconnue: « Bonjour Monsieur Redeker !». Sa main était bien sa main, lisse et moite comme autrefois, délicate, glissante, son costume était bien son costume, impeccable et qui sentait encore le pressing, ses yeux étaient toujours les mêmes deux lacs glacés sur lesquels mon regard patinait sans s’enfoncer jamais, son visage rond avait toujours les mêmes tâches d’abricot comme avant qu’il ait été dévoré par la vermine. J’étais effrayé. Aussi tremblant qu’une feuille avant de tomber. «Mais, vous êtes mort! » fis-je timidement. Il ne répondit pas, me regardant avec des prunelles soudain devenues malicieuses. Mon coeur battait de plus en plus fort, cognait à la façon d’un diesel qui s’emballe. J’ordonne à mes élèves: « touchez-le! Touchez-le! arrachez-lui ses papiers, vérifiez son identité !».
Le songe s’arrêta là. Pendant ce temps le vent, dont depuis les douleurs de l’enfance je me demande s’il ne ramène pas les défunts -je me sentais perdu dans un navire fragile, esquif dérisoire, ballotté par la tempête: la maison craquait de toutes parts, les volets de bois claquaient tels de lugubres coups de fouet; ainsi qu’une barque sur l’océan démonté, elle grinçait, elle couinait, sans pourtant tanguer tandis que dehors c’était le remue-ménage, arbres blessés, leur sanguinolente blancheur offerte à tous les souffles, poteaux téléphoniques arrachés, poubelles dérangées, animaux déboussolés, chiens lunaires hurlant à la mort- continuait d’ébouriffer à perdre haleine la chevelure verte des prairies.
Robert Redeker
29 mars 1997