C’est en 1929 que Freud établit son célèbre diagnostique concernant un certain « malaise dans la culture » propre au monde occidental. Ce malaise, qui prend la forme d’un désarroi, d’une détresse existentielle, serait principalement lié à la perte des repères religieux traditionnels : l’analyse de 1929 fait écho en effet aux conclusions son précédent ouvrage, L’ avenir d’une illusion (1927) - il s’agit bien entendu de l’ « illusion » religieuse. Or ce « malaise » nous concerne toujours aujourd’hui, peut-être même avec encore plus d’acuité. Les causes que Freud lui assignait se sont en effet amplifiées et agrégées pour des raisons que j’évoquerai brièvement. Quant au terme de « désolation », je l’emprunte à Hannah Arendt ; il désigne la « perte du moi » qui ne peut être « confirmé dans son identité » que par la présence confiante et digne de foi de ses égaux [1] . Ces deux traits marquants de notre rapport au monde – malaise et désolation – ne résument évidemment pas l’ensemble de notre existence sociale de citoyens européens ou occidentaux revenus de la religion mais plutôt gâtés par l’Etat et même surprotégés. Ils contribuent toutefois à entretenir un climat de suspicion et d’insécurité que certains observateurs sont tentés d’imputer au déferlement d’images violentes qui, c’est sans doute vrai aussi, tendent à banaliser une représentation inquiétante de notre environnement social. Le philosophe américain G. Gerbner nomme « Syndrome de l’homme méchant » cette vision du monde que Serge Tisseron résume en ces termes : « L’environnement d’images violentes finit par produire une société dans laquelle la violence réelle n’est plus considérée comme quelque chose d’inévitable mais comme une fatalité et où chacun se sent bientôt le droit d’être violent avec les autres parce qu’il est persuadé que les autres ne vont pas tarder de l’être avec lui » [2] . La question est donc la suivante : les images violentes ne font-elles que refléter un état d’esprit lié à un certain « ensauvagement » de notre univers moral et social, ou bien contribuent-t-elle à cautionner, voire à encourager certains comportement agressifs, désespérés, suicidaires ou même ouvertement violents ? Nous pouvons supposer d’emblée que si les images servent d’exutoire à nos angoisses en produisant une forme d’apaisement - substitut du réconfort religieux - elles peuvent aussi, dans certains contextes, réactiver ces forces des ténèbres endormies au plus profond de notre intimité.
Ecoutons l’avertissement du poète que cite Freud:
« Et l’homme ne doit pas tenter les Dieux
Ni jamais, au grand jamais, désirer voir
Ce qu’ils daignent couvrir de nuit et de terreur » [3] .
Une relation à la mort perturbée.
A de multiples reprises, Freud a déclaré que nous sommes tous, au moins virtuellement, des ennemis de la civilisation. Nous pensons en effet que la culture, qui est pourtant notre œuvre, est en grande partie la cause de notre malheur, de la plupart de nos frustrations et de nos souffrances. Au cours des dernières générations, les hommes ont fait d’immenses progrès dans la connaissance et la maîtrise de la nature ; mais, parallèlement, ils n’ont cessé d’accentuer la répression de leurs pulsions (agressives et sexuelles) inhérente à toute civilisation. La régulation autoritaire des instincts est nécessairement exigée par la vie en commun : « L’homme de la culture a fait l’échange d’une part de possibilité de bonheur contre une part de sécurité » [4]. Le « malaise » actuel serait lié à cette pression sans cesse croissante, et finalement excessive, de la culture à l’égard de l’individu. La seconde composante de ce sentiment d’« être perdu dans un monde jadis si beau et si familier » serait, selon Freud : « la perturbation de notre relation à la mort. » [5]. A la constante répression pulsionnelle qu’impose la civilisation, s’ajoute en effet la « tartufferie » à laquelle nous contraint l’obligation de nier notre véritable « destinée ». « La tendance à exclure la mort des comptes de la vie » a des conséquences incalculables sur notre équilibre mental. Freud estime que désormais l’homme civilisé vit « psychologiquement parlant, au dessus de ses moyens ». Or ceci est encore plus vrai aujourd’hui où l’ultime cause du malaise, le déclin des sentiments religieux, est constamment amplifiée. La religion, en effet, prenait en charge autrefois avec un relatif succès cette angoisse de la mort qu’elle détournait en culpabilité, sous le nom de « péché ». Aujourd’hui, ce même sentiment de culpabilité, engendré et soutenu par la culture religieuse, n’est plus canalisé mais se manifeste désormais « comme un mécontentement, un malaise, pour lesquels on cherche d’autres motivations » [6]. A la suite de Kant, Freud considère, on le voit, que notre sociabilité est factice. Aussi, l’une des fonctions de la représentation de notre univers mental et social serait de nous permettre de renouer, ne serait-ce que fictivement, avec une approche plus acceptable de l’existence. Plus « authentique », en effet, cette vision est - bizarrement - à la fois plus brutale et plus réconfortante. C’est ce paradoxe que certains textes de Freud nous aident également à éclaircir. On sait en effet depuis Aristote que la représentation de la violence peut être, au moins dans certaines conditions, « cathartique », c’est-à-dire apaisante, ou encore purificatrice [7]. Cette thèse ne concerne pas au premier chef les images de la violence tel que le monde actuel nous en abreuve quotidiennement. Elle vaut pour toutes les élaborations symboliques, car ce sont plus généralement les « formes » qui nous « délivrent de la barbarie », selon une formule précieuse de Benjamin Constant.
De nouvelles consolations.
Des philosophes aussi divers qu’Aristote, Hegel, Freud ou Paul Ricœur reconnaissent les effets positifs pour notre équilibre moral, non seulement des images ou de certains spectacles violents, mais plus généralement de tous les modes de représentation. Commentant la fameuse théorie de la catharsis, Paul Ricœur souligne que celle-ci « fait partie intégrante d’un processus de métaphorisation qui joint cognition, imagination et sentiment » [8]. En d’autres termes, le plaisir pris à comprendre et le plaisir pris à éprouver (frayeur et pitié, en l’occurrence) « ne forment qu’une seule jouissance ». Mais celle-ci n’atteint sa pleine envergure que « lorsque l’œuvre déploie un monde que le lecteur s’approprie ; ce monde est un monde culturel » [9]. Le plaisir qu’un spectateur ou un lecteur éprouve à se projeter dans un univers fictif tient à la fois à l’extériorisation de ses sentiments (« purgation ») et à l’intériorisation d’un univers culturel qu’il incorpore, et qui, par là même, parvient à polir, relever et civiliser ses émotions (« épuration »). C’est donc bien la (re)composition par le poète, ou le cinéaste, des actions violentes dans un récit (une intrigue, un film etc..) qui le rend agréable à contempler tout en produisant un bénéfice psychologique apte à prendre le relais des anciennes consolations religieuses. La culture ne présente donc pas que des inconvénients !
Hegel souligne que les productions culturelles sont comme des « murs » qui nous séparent de nous-mêmes mais qui nous procurent en même temps des fils et des points d’ancrage nous permettant de nous réconcilier avec nos semblables, et, par là même, avec notre propre humanité [10]. Dans la même lignée, Freud nous donne des clés pour comprendre par quel mystérieux processus les formes symboliques nous permettent de nous réapproprier un monde hostile par le biais des métaphores en général et des fictions en particulier. Dans un passage de Au-delà du principe de plaisir, il raconte l’histoire de ce petit garçon qui possédait une bobine de bois entourée d’une longue ficelle. Lorsque sa mère s’absentait, il lançait la bobine par-dessus le bord de son lit en criant o-o-o-o… puis il ramenait la bobine sur son lit et la saluait cette fois d’un joyeux « da ! » (« voilà ! »). Il se « dédommageait » ainsi du départ et de l’absence de sa mère « en reproduisant, avec les objets qu’il avait sous la main la scène de la disparition et de la réapparition ». Ce simple « jeu » présente une valeur emblématique. Le réconfort est ici purement symbolique ; le symbole (la bobine qui représente la mère), le fil qui permet de la rappeler à volonté) permet de rétablir, de réunir ce qui menaçait d’être disjoint, et par là même, le jeu aide l’enfant à gérer son angoisse : « il se trouvait [auparavant] devant cet événement [le départ de la mère] dans une attitude passive, la subissant pour ainsi dire, et voilà qu’il assume un rôle actif en le reproduisant sous la forme d’un jeu » [11] .
Quand la vie redevient intéressante
Les représentations mimétiques du réel, violentes ou non, ont par elles même la capacité de former ou de rétablir un lien qui s’était défait ou qui menaçait simplement de se rompre. Mais Freud va plus loin lorsqu’il montre qu’une relation « inauthentique » à la mort est un poids insupportable dont certaines images ou récit parviennent à nous libérer partiellement. « Sans rapport avec la mort, écrit-il, la vie elle- même est aussi vide, aussi insipide qu’un flirt américain dans lequel il est établi d’emblée qu’il ne se passera rien » [12]. Dans le monde imaginaire du cinéma, par exemple, le spectateur trouve encore des hommes qui savent mourir et qui n’hésitent pas à tuer. Nous leur en sommes très reconnaissants. Ils nous offrent en effet un substitut de ce que la vie sécurisée actuelle nous a fait perdre : « nous mourons en nous identifiant à tel héros, mais pourtant nous lui survivons et sommes prêts à mourir une seconde fois, toujours sans dommage, avec un autre héros ». Les récits et les films de guerre sont donc particulièrement prisés : « la mort ne se laisse plus dénier ; on est forcé de croire en elle ». C’est donc avec une joie sans dommage que nous assistons à ces hécatombes qui, selon le bon sens, devraient nous horrifier : « la vie, certes, est redevenue intéressante, elle a retrouvé tout son contenu »13].
Résumons-nous : pour Freud - comme pour Aristote ou Hegel - les représentations de la mort ou de comportements ultra-violents nous fournissent l’occasion d’investir un univers culturel susceptible, par nature, de nous rassurer tout en nous civilisant. Il est toutefois nécessaire de tempérer ce constat plutôt optimiste - un divertissement, même « gore », nous réconforte en recomposant un monde paradoxalement humain - car cet effet heureux peut être annulé ou même s’inverser dans certains cas. La situation du spectateur de télévision est à cet égard problématique.
« Une nouvelle variété d’aveugles.. ».
« Le cinéma produit de la mémoire. La T.V. de l’oubli ». Cette formule abrupte de Jean-Luc Godard a le mérite de suggérer que ce que l’image peut faire, elle peut également le défaire avec une non moins redoutable efficacité. Sans doute le cinéma de pur divertissement ne produit-il que peu de mémoire; et inversement, un certain nombre de programmes télévisuels fournissent nombre d’émissions instructives, enrichissantes. Une fois énoncées ces prudentes évidences, il est cependant possible de montrer que l’effet instituant de l’image peut s’inverser littéralement dans le cas de la situation télévisuelle, en particulier lorsqu’elle concerne les enfants et les adolescents (même si l’on peut toujours regarder Arte ou CCclassic en famille, situation hautement propice à l’épuration des sentiments !).
« Tout un monde prospère, ou paraît prospérer, contre toute culture » déclarait Charles Péguy en 1910 (Notre jeunesse), anticipant une situation avérée un siècle plus tard. Quelques chiffres pour étayer un tel constat : en octobre 2003, le Kaiser Family Foundation (K.F.F.) publie aux Etats-Unis une enquête qui révèle que 68% des enfants de moins de 2 ans passent (en moyenne) 2H05 par jour devant un écran. Plus généralement, 90 % des enfants passe la moitié de leurs loisirs devant un écran, alors que le temps passé à la lecture (pour ceux qui lisent !) n’est que de 49 minutes. Quant aux adolescents, selon K.F.F. , ils passent 6 h 30 par jour devant la TV [14]. Parvenue à l’ « âge de l’écran total » (Baudrillard), la jeunesse, on le sait, est aujourd’hui souvent désorientée. Les comportements agressifs, selon ces études américaines, ont été fortement corrélés avec cette aliénation télévisuelle. Une étude récente effectuée en France par la Caisse nationale d’associations familiales [15] établit que les enfants exposés précocement aux écrans éprouveraient des difficultés à poursuivre des études supérieures. Encore faut-il tenter d’expliquer pourquoi les robinets à images produisent des enfants démunis, des adultes attardés et des consommateurs pulsionnels.
Au VIème siècle avant J.C., Platon imaginait une communauté d’hommes qui, captifs d’une même matrice protectrice (une « caverne »), récusaient l’existence d’une réalité supposée peu avenante. La situation du spectateur de la TV s’apparente à celle du prisonnier platonicien. Elle est même plus déstabilisante encore, puisque la TV ne crée pas seulement un théâtre d’ombres bien circonscrit. Son impact est encore plus radical dans la mesure où elle tend à pulvériser toutes les défenses de la réalité, comme l’a montré Jean Baudrillard dans plusieurs de ses ouvrages [16]. Le virtuel dissout le réel en le privant de tout cadre et de tout enracinement. C’est en ce sens que le procédé télévisuel comporte une dimension « totalitaire ». La boîte à images embrouille le sujet pensant en l’enveloppant dans un vaste réseau de mirages adroitement entrelacés : « la machine à regarder, écrit Henry Miller, peut servir une nouvelle variété d’aveugles […] ; les malins […] font sur elle de l’argent et défont par elle de la culture en une spirale rageuse et affolante aux allures de cauchemar climatisé [17] ).
Quand l’image délie.
Une séquence « zapping » ( le « Grand Journal » de Canal plus) en juillet 2008 : un attentat en Afghanistan, le cambriolage de Ségolène Royal, le tour de France et les préparatifs du 14 juillet s’entremêlent suivant une rhétorique désormais emblématique de notre nouveau rapport au monde. La TV nous démontre ad nauseam que le réel est décomposable et recomposable à merci, que la soi-disant « substance » des choses n’est qu’un matériau à malaxer au gré des impératifs du marché et de l’audimat. En ce sens, on peut dire que l’image défait ce que la fiction pouvait accomplir. Un conte de fée, par exemple, introduit l’enfant dans la sphère de la culture, c’est-à-dire dans un système consistant de significations partagées. A l’opposé, la TV mélange tout, et pour cette raison elle démétaphorise notre rapport au monde. Car « mélanger » n’est pas jeter des ponts, ni recréer du lien. Emiettées, décontextualisées, brouillées, édulcorées, dévitalisées, les images qui défilent sans interruption sur un écran (la TV est dans bien des foyers ouverte en continu), sans rythme ni fin, nous bercent, nous étourdissent ou nous assomment, selon les cas. En règle générale, elles ne sollicitent pas la pensée.
Les très nombreuses études portant sur l’impact des images violentes, notamment sur les adolescents, vont toutes dans le même sens. Ce n’est pas le sujet (violent ? sadique ?) d’un film ou d’un reportage qui pose problème. Le même film (Scream, par exemple) vu au cinéma avec des amis n’aura pas du tout le même effet que s’il est visionné à la maison par une personne fragile et solitaire. Le spectateur isolé, surtout s’il est très sensible, est beaucoup plus perméable aux confusions possibles (illusion/ réalité) qui sont normalement induites par les images, mais qui sont désamorcées automatiquement dans un contexte familier. En d’autres termes, tout peut être représenté au cinéma : l’extrême violence et le sadisme gratuit (citons pour mémoire : Salo ou les cent vingt journées de Sodome de Pasolini (1975), ou encore Funny Games de Mikael Haneke (1997) etc..), la sexualité débridée (L’empire des sens de Nagosa Oshima, (1976) ), incestueuse , crue ou ultra violente (Irréversible de Gaspar Noe (2002), et tant d’autres films d’auteur aujourd’hui, comme ceux de Claire Denis (Trouble Every day, (2001)), Olivier Asssayas (Demonlover (2002) ), Catherine Breillat (Anatomie de l’enfer (2004) ) pour s’en tenir à quelques œuvres récentes de cinéastes français) . On peut parler de tout, tout peut être raconté, jamais le contenu ne peut être incriminé. Même une tuerie, un massacre, une crime monstrueux peuvent être évoqués et racontés, ou même montrés, comme le prouve le magistral Valse avec Bachir de Ari Folman (2008). Dans ce film d’animation, plus de 75 minutes du film sont consacrées à détailler non seulement les circonstances de cet épisode effroyable, mais aussi les doutes et les interrogations de plusieurs de ses protagonistes, dont l’auteur du film. Seuls quelques images d’archives nous rappellent dans les toutes dernières minutes que cet événement a bien eu lieu. Toute confusion entre le réel et l’imaginaire est ici fermement combattue. Un tel film ne suspend pas la pensée, il ne peut en aucun cas produire cet effet de sidération que est si dommageable pour le psychisme ; si le film captive, ce n’est pas seulement l’imagination, mais aussi, en même temps, l’intelligence. Car ce qui est beau réunit harmonieusement le travail de l’esprit et le libre jeu de notre imagination, selon Kant.
Plaisirs régressifs pour une nouvelle variété d’aveugles.
Le psychanalyste Roger Dadoun explique dans l’un de ses derniers ouvrages pourquoi la télévision peut être considérée comme une entreprise systématique de « déculturation » – même si certains programmes, créatifs, stimulants, bien entendu, peuvent toujours être cités a contrario. Roger Dadoun décline et dénonce les innombrables procédés qu’emploie la télévision pour disqualifier le réel au profit d’une gigantesque fantasmagorie dont l’une des formes les plus obscènes porte ironiquement le nom de « télé- réalité ». La télévision déforme et dévalorise le réel, aliène et avilit les sujets qu’elle infantilise en promouvant continuellement ses « élus » suivant des critères de servilité, de copinage, de look et de d’aptitude à la compassion ostentatoire. « Sauf exceptions (émissions Arte, Planète, Odyssée, notamment) le message télé est traité de telle sorte qu’il ne puisse emprunter un ligne d’objectivité et de rationalité, seule capable pourtant à la fois d’intégrer le rire (un « vrai » rire rabelaisien) et les larmes (expression d’une émotion « authentique »). Tout est fait, au contraire, pour que le rire sonne égrillard, automatique, poussé aux limites de l’hystérie et de l’idiotie, et source d’une dégradation de l’imaginaire, que l’on ne peut qualifier autrement que d’hilaro-fascisme - et pour qu’émotions et pleurs soient exploitées dans le sens d’une compassion purement verbale et gesticulatoire et d’un œcuménisme humanitaire vague et mou, qui occultent et brouillent les aspects tragiques et mortifères d’une réalité qui ne se dérobe déjà que trop aisément à la perception lucide comme à la dure analyse »[18]. L’auteur remarque que les images répétées indéfiniment (celles de l’attentat du 11 septembre, par exemple), tout comme l’image de Rita Hayworth reflétée par plusieurs miroirs dans la Dame de Shangaï, finissent par produire un effet durable d’irréalité. Le zapping constant fait le reste : le « vu » à la télé est aboli, la télé endort et obstrue l’horizon. Nous n’avons rien vu à Hiroshima (ni en Bosnie, ni en Irak, ni en Afghanistan etc..). Mieux vaut rire, finalement, de tout cela ?
Il serait dérisoire d’incriminer les divertissements qui nous détendent, nous réjouissent et nous font oublier nos soucis. Cependant nous pouvons conclure que si aucun spectacle n’est a priori nocif, même si son sujet est apparemment insupportable (ultra brutalité, provocation et..), un certain fonctionnement médiatique, en revanche, est révélateur d’un malaise indéniable. Le problème soulevé ici touche à une évolution générale de notre rapport au monde. Ce que les images accentuent pourrait être une forme de « dé-symbolisation », de déclin ou de rejet du symbolique, en d’autres termes une « crise de la représentation » qui serait loin de concerner le seul univers du spectacle et du divertissement. Ne plus représenter, ne plus symboliser, c’est couper un des liens vitaux qui nous intègre dans notre univers culturel. Or ce n’est pas la solitude n’est pas redoutable en elle-même, mais c’est le trouble identitaire qu’elle peut occasionner. La désolation (comme perte du moi, perte de la confiance en soi-même) engendre panique et désespérance. Or un tel phénomène de société appelle les réponses idéologiques et politiques qui s’apparentent plus ou moins selon les contextes à différentes variantes du totalitarisme. C’est ce qu’avait parfaitement compris Luther, qu’Hannah Arendt cite dans le passage du Système totalitaire quelle consacre à la « désolation » : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Car un homme seul déduit toujours une chose d’une autre et pense tout dans la perspective du pire » ( p 239).
NOTES
Note 1 : Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Hannah Arendt p 229, Seuil, Coll. Points, 1972.
Note 2 : G. Gerbner, The psychology of the television (1989) cité par Serge Tisseron, in Enfants sous influence. Les écrans rendent-ils les jeunes violents ? p 94, Armand Colin, 2000.
Note 3 : F. V. Schiller, « Le plongeur ».
Note 4 : Le malaise dans la culture, p 57, PUF, 1995.
Note 5 : « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », in Essais de psychanalyse, Payot, p 26, 1981.
Note 6 : Essais de psychanalyse, ibid, p 30 p 30.
Note 7 : Voir mon article dans le numéro 112 de A.N.V. : « Le spectacle du divertissement et de la mort : un divertissement sans conséquence ». Sur les limites de l’explication aristotélicienne, voir Serge Tisseron, Les bienfaits des images, Odile Jacob, 2002, p 63.
Note 8 : Temps et récit, I. L’intrigue et le récit historique, Paul Ricoeur, Essais, Points-Seuil 1983, p 102.
Note 9 : Temps et récit, ibid, p 103.
Note 10 : « Discours du gymnase », 2 septembre 1811, Textes pédagogiques, Vrin, 1978.
Note 11 : Essais de psychanalyse, ibid,, p 16, Payot 1920.
Note 12 : Essais de psychnalyse, ibid… p 28.
Note 13 : ibid, p 29.
Note 14 : « Télé pour bébés . Attention danger ». Dossier le Monde (2008-07-12).
Note 15 : Ibid, le Monde du 12 juillet.
Note 16 : La guerre du Golfe n’a pas eu lieu (1991).Un crime parfait (1995).
Note 17 : Cité par Roger Dadoun. La télé enchaînée. Pour une psychanalyse politique de l’image, 2008,Ed. Hommisphères, p 235.
Note 18 : Ibid, La télé enchaînée, p 45 .