La Voix du Jura, 7-14 août 2008.
Entretien avec Robert Redeker, philosophe, auteur de « Le Sport est-il inhumain ? » aux éditions Panama.
Propos recueillis par Pierre Compagnon.
LVDJ. 1/ Depuis la Grèce antique, on pensait que le sport participait à l'humanisation de l'homme, qu'il jouait un rôle important dans l'évolution des civilisations. Or, dites- vous, il a tendance depuis quelques temps à devenir post-humaniste. N'exagérez-vous pas ?
Robert Redeker. Je pense que nous vivons une mutation anthropologique – l’apparition d’un homme nouveau – dont le vecteur n’est pas, comme chez les animaux, la sélection naturelle, mais la technique et la culture (au sens le plus large du mot). Le sport me semble être à la fois le laboratoire et la fabrique de cette mutation. Dans l’Antiquité grecque, l’athlète devait porter l’humain à sa perfection, c’est-à-dire faire coïncider l’existence et l’essence de l’homme. Le sport était tenu pour l’accomplissent de l’image que l’on se formait de l’homme. L’athlète était le représentant d’un concept : le genre humain. Le sport moderne repose sur le contraire : dépasser les limites des possibilités humaines, les faire exploser, toujours plus vite, plus haut etc. Dans la course effrénée à l’exploit et aux records, il s’agit de s’échapper de l’humanité, non plus de l’accomplir. Le sportif n’est plus l’accomplissement en un être du genre humain, le miroir de sa perfection, mais l’individu exceptionnel, unique, qui est allé au-delà de toutes les limites.
2/ Ne trouvez-vous pas que les médias en font trop dans la matière ? Un citoyen peut-il échapper au bombardement médiatique dont il fait l'objet dès lors qu'il s'agit de sport ?
R. Les sports occupent sans retenue ni honte l’espace médiatique. Ils le saturent. Parfois ils dévorent le journal télévisé. Nul ne peut échapper à l’information sportive. Chacun est mis de force sous transfusion d’information sportive en permanence. Cette overdose de sport est nihiliste au sens nietzschéen du mot : elle renverse toutes les valeurs, détruit la hiérarchie dans l’information. Au lieu de se réduire à quelques mots en fin de journal, à une moitié de page, l’information sportive, qui est par sa nature insignifiante, fait passer ce qui est important au second plan. Ce qui est important pour la civilisation, ce dont on se souviendra dans plusieurs siècles - les grands savants, les philosophes, les peintres, les grands poètes, les chorégraphes, les musiciens, les architectes, bref ceux qui font civilisation – n’a aucune place dans les médias. Le sport prend toute la place. C’est cette usurpation, entraînant une corruption généralisée du bon sens, qui est le nihilisme. Le sport a une structure totalitaire : il est aussi impossible dans nos sociétés de lui échapper qu’il était impossible d’échapper à la propagande idéologique dans l’URSS stalinienne ou la Chine maoïste.
3/ Vous écrivez que le sport véhicule des valeurs. Quelles sont-elles ? Sont-ce des valeurs positives ?
R. Deux types de valeurs s’amalgament dans l’idéologie sportive, qui fonctionne comme une propagande. Des valeurs individualistes d’une part : l’exploit qui extrait l’individu du genre humain, qui le singularise. Le sport est alors la chanson de geste, kitsch, de l’individualisme moderne. Des valeurs tribales et grégaires d’autre part : la réduction des peuples au rang de foules et parfois de meutes. Souvenez-vous de la foule ivre d’elle-même du 12 juillet 1998. Cet aspect est régressif. Le succès du sport s’enracine dans ce mélange de modernité individuelle et d’archaïsme collectif régressif. Le résultat est un recul civilisationnel atterrant. Il est certain que la pittbullisation de nos concitoyens, leur agressivité, au volant, au supermarché, à la poste etc…, leur « pousse-toi de là que je m’y mette » (qui est l’objectif, sur le stade, de tout sportif) a un rapport avec l’inflation du spectacle sportif, avec le fanatisme de la compétition suscité par l’omniprésence sportive.
4/ Vous parlez aussi de l'idéologie du sport. Est-ce à dire que celui-ci est devenu comme un produit de substitution à des idéologies ou à des religions en recul ?
R. Le sport est une idéologie, c’est-à-dire une vision globale, totalisante, de l’homme et du monde, au même titre que le communisme, le fascisme, le libéralisme. Il exalte la victoire, la compétition, le plus fort, la démesure, les vainqueurs. En même temps il est une parodie de religion. Il a des rituels calqués sur les rituels religieux. Mais c’est du toc. Aucun message spirituel ne s’en dégage, sinon la loi du plus fort, le mépris du plus faible, et la compétition âpre. Le sport est le semblant de religieux de l’époque que Lipovetsky appelle « l’ère du vide ».
5/ Il n'est pas rare que l'on demande à des sportifs de commenter l'actualité. Que pensez-vous de ce mélange des genres ?
R. Les médias font comme si le sport donnait une compétence universelle. On est allé jusqu’à demander à un footballeur comment il fallait conduire les recherches historiques ! Cette tendance participe de la dévolarisation du travail intellectuel et de la destruction systématique du bon sens. Il est vrai qu’aux yeux du public, un champion est beaucoup plus important qu’un professeur au collège de France ! Regardez le « top 50 » des personnalités tenues pour les plus marquantes. Aucun écrivain, aucun peintre, aucun philosophe, etc…aucun « civilisateur » ; les Molière, Berlioz,Van Gogh ou Bergson de notre temps ne sont pas aimés par le peuple. Les sportifs oui ! Cette situation devrait alarmer sur les dangers « décivilisateurs » du sport, et plus largement du show- business.
6/ Les élites, politiques et économiques entre autres, ont-elles intérêt à ce que se perpétue l'idéologie sportive ?
R. Le sport est chargé de produire un sentiment d’euphorie, favorable à la fois aux pouvoirs en place et à la consommation. La victoire de la France dans la coupe du monde 1998 a été un cas d’école pour illustrer cette thèse. Par ailleurs, les peuples intériorisent via le sport les impératifs (compétitivité, performance, etc…) qui sont ceux de l’univers économique. Le sport est le catéchisme de la soumission à cet univers.
7/ Finalement, le sport participe au culte de la performance à outrance propre à nos sociétés, il alimente ce toujours plus qui entraîne malheur et frustration. Le sport ne devient-il pas un phénomène aliénant ?
R. La dépendance des foules et des individus à l’opium sportif est en effet un phénomène inquiétant, une maladie de la civilisation. Mais le concept marxiste d’aliénation est insuffisant pour appréhender le phénomène sportif. Empruntons à Auguste Comte le concept de « pouvoir spirituel ». Le sport est le « pouvoir spirituel » des sociétés contemporaines, permettant (en s’appuyant sur toutes les technologies médiatiques du divertissement généralisé) la production d’un certain type humain acceptant euphoriquement les impératifs de l’économie.
8/ Au fond, quel est le plus grave reproche que vous adressez à l'idéologie sportive ?
R. ll y en a deux : fabriquer un type d’homme déshumanisé, et être un obstacle à la civilisation en substituant aux vrais objets d’admiration des idoles en toc.