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Le télescopage entre la polémique autour de la surmortalité provoquée par la vague estivale de canicule et le déroulement à Paris - Saint-Denis des championnats du monde d'athlétisme force à considérer de près l'enjeu de la santé. Deux questions s'imposent : qu'est devenue, à notre époque, la santé ? et que révèle cette polémique ?
Nous sommes en un temps où la santé est valorisée à un point jamais atteint dans l'histoire. Dans son acception vulgaire, renforcée par un discours médiaticomédical colporté partout, la santé est tenue pour l'accomplissement, dans le silence, de la vie organique. La santé est silencieuse. Elle ne fait pas de bruit dans le corps.
Dans cette optique de valorisation de la santé, se déchaîne une propagande effrénée en faveur des activités sportives, tenues pour productrices de santé. Notre civilisation est passée, en ce qui concerne la santé, d'une logique du silence à une logique de la production. La santé s'offre aux linéaires et gondoles de la société libérale. Mais entre la santé silencieuse et la santé fabriquée et vendue par le sport, issue du "mode de production sportif" (selon la formule de Jean-Marie Brohm), le concept de santé a changé de sens.
Il est vrai que, à l'opposé de la silencieuse santé traditionnelle, la santé produite par le sport doit être tonitruante. La santé fut multiséculairement tenue pour un état que l'on constatait - un fait devant lequel on s'en tenait à une posture de spectateur -, avant d'entrer, à l'âge contemporain, dans l'ordre des choses que l'on fabrique. "Choses" et non "état" dans la mesure où la santé est devenue un produit, elle se vend et s'achète, elle est l'objet d'un marketing et d'un merchandising.
L'hypermodernité a versé la santé de la contemplation (avant Claude Bernard existait même une "médecine expectative") et de la théologie (elle est donnée ou refusée par Dieu) à la fabrication. Plus précisément, la santé est devenue simultanément un artefact et un marché ; ou plutôt le passage de la santé au rang de produit lui a permis, selon la logique industrielle qui est la nôtre, de devenir une marchandise.
En même temps, cette mutation engendre d'importantes modifications sociopsychologiques : en devenant un produit (par un travail sur le corps) dont chacun est responsable, la santé se change en vecteur de culpabilité. Obésité, maladies cardio- vasculaires, cancers se voient de plus en plus souvent imputés au mode de vie des individus, accusés de ne pas se plier à l'ordre hygiénicosportif, sur lesquels la société fait peser une nouvelle forme de culpabilité. Le passage de la santé dans la sphère du produit technique et commercial autorise un retour masqué de la notion de péché, désormais déspiritualisée : s'ils ne passent plus pour des péchés contre Dieu, les emportements alimentaires ou bacchiques, si ce n'est tabagiques, sont définis comme des fautes contre la santé, qui entraînent le développement de formes inédites de culpabilité.
L'intempérance baccho-alimentaire n'est certes plus un péché contre l'âme, ou contre Dieu ; elle est présentée comme un péché contre le corps. Plus précisément c'est un péché d'iconoclaste : un péché contre l'image sociopublicitaire du corps en forme et en bonne santé, qui véhicule, à travers le sport, la publicité et le show- business, la nouvelle norme du conformisme somatique.
Le regard des autres sur le corps de la personne malade par sa faute s'avère aussi réprobateur que la réprobation sociale qui frappait le pécheur de jadis, lui suggérant qu'une faute dans son mode de vie, dans les habitudes de son existence est la cause de son état. Dans toutes les pathologies liées au mode de vie (cancers, sidas, pathologies cardiovasculaires), la maladie est fréquemment imputée aux fautes du patient, comme si elle était une punition. Ainsi passe- t-on de la conception ancienne des maladies comme châtiments envoyés par Dieu aux malades à celle hypercontemporaine, qui désigne les maladies comme des punitions administrées par la nature en retour des comporte-ments irresponsables de certains humains.
Nous découvrons là une forme de sécularisation à laquelle les promoteurs de ce concept, Carl Schmitt et Eric Voegelin, n'avaient point pensé : la laïcisation, à travers le discours médical surdéterminé par les impératifs publicitaires et sportifs, des notions de péché, de culpabilité et de punition. Tout le marché de la santé et de la forme prend corps dans ce contexte de retour déspiritualisé de la faute, de la culpabilité et de la punition. Le sport est à la fois l'usine et le supermarché de la santé : il est le lieu où la santé, à travers la diffusion par capilarisation dans toute la société des institutions sportives et du commerce de la "forme", s'usine et se vend, en gros aussi bien qu'au détail. En gros : spectacle sportif. Au détail : marché de la "forme". La santé est devenu ! un fait technique.
La norme, dans le domaine sanitaire, a migré de la nature vers la technique, permettant l'emprise de l'industrie sur la santé : nous sommes, en l'espace d'un siècle, passés de la nature - la santé comme une nature, un bienfait naturel, un équilibre naturel -, autrement dit d'un ordre qui relève de la contemplation, à l'industrie et au commerce, autrement dit à un ordre qui re- lève de l'activité. De naturelle et donnée (indépendante de notre volonté et de nos pratiques), la santé est devenue artificielle et achetée (inscriptible au registre de notre responsabilité et culpabilité).
Ici apparaît pourtant un paradoxe propre à renverser la définition vulgaire de la santé : dans le sport, il s'agit de pousser l'activité des organes jusqu'à ce qu'ils ne soient plus silencieux, il s'agit de tirer jusqu'au maximum leurs possibilités, de jouer avec ses propres limites, si bien que le sport, déchiré entre deux imaginaires, celui de la santé et celui du dépassement, renverse ce qu'il est censé produire et conserver, la santé.
La santé sportive est alors une vitalité paradoxale, autodestructrice, éloignée de la sage conception du sens commun ; dans le sport la santé est une vitalité hantée par sa propre exténuation, une santé où rôde la figure de la mort. La santé sportive exalte parfois le calvaire - pensons à la rude chanson de geste des cyclistes dont le trépas spectaculaire de Tom Simpson constitua un point-limite.
Dans le sport, les organes ne demeurent pas silencieux. Ils font souffrir. On exige d'eux le maximum. Ils sont soumis aux principes industriels de la productivité et de la rentabilité. Le sport est la guerre contre la paix du corps. Nul ne pouvait tenir le coureur à pied Emile Zatopek, icône du sport, épuisé à l'arrivée d'un marathon olympique, pour une vignette chargée de faire de la propagande pour la santé. Il assurait au contraire la publicité en faveur de la souffrance volontairement et gratuitement endurée, la réclame pour un masochisme socialement valorisé.
On pourrait tenir le même genre de propos au sujet des cyclistes : Jean Robic, Louison Bobet... : sport-souffrance désormais contagieux via les dispositifs médiatiques planétarisés de manipulation des imaginaires. De leur temps, le sport n'était cependant pas publicité pour la santé, mais pour le travail prolétarien, travail de force et d'abnégation (travail des mines, des aciéries, des champs). Cela dit, publicité pour le rude labeur ou publicité pour la santé, un énoncé vaut pour les deux cas de figure, qui se sont succédé historiquement : ce sont les forces morbides de la vie sociale qui transfigurent l'imaginaire sportif en un imaginaire de la santé.
La polémique récente autour de l'hécatombe due aux excès météorologiques souligne un fait tout récent : la politisation de la santé. La santé a subi un curieux destin. Elle n'a pas seulement été l'objet d'une transformation en produit industriel et commercial, permise par l'explosion du phénomène sportif. Il lui est arrivé autre chose.
Jusqu'à Michel Foucault, aucune philosophie n'avait sérieusement envisagé la politique comme administration de la santé des citoyens. La sécurité routière, la lutte contre le cancer et la surmortalité de nos étés en voie de tropicalisation sont devenues des grandes causes nationales. Le fait politique le plus marquant de ces dernières années est l'assomption de la santé qui a fini par prendre le dessus, dans le jugement porté par les citoyens sur leurs gouvernements, sur des objets politiques plus traditionnels : puissance, liberté, indépendance nationale ou gloire.
Quand le triomphe du sport et de la publicité signale que la santé est devenue un produit, les préoccupations quant à son impact politique signalent une autre mutation : la politique, devenue simple administration de la santé. Si le bonheur figurait l'horizon de la politique depuis Saint-Just, notre temps de fin des utopies et de rabougrissement de la politique en administration des choses lui propose son nouvel horizon : la santé.
                                        Santé, sport et politique.

                                            Par Robert Redeker
Cet artice a été publié dans Le Monde le 23 août 2003.