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                         La Coupe du Monde de football, une sacralité en kitsch ?




                                                        Par Robert Redeker



            Le sport s’est planétarisé. La prochaine coupe du monde  de football à Berlin, la dernière coupe d’Afrique des nations en Egypte, les récents jeux olympiques d’hiver à Turin, permettent de prendre la mesure de cette planétarisation. Les mêmes jeux, les mêmes spectacles, les mêmes enthousiasmes se retrouvent tout autour du globe. Pourtant, ce qui s’opère sous couvert de cette planétarisation n’est jamais analysé. A y regarder de près, en effet, une curieuse ruse de l’histoire semble à l’œuvre dans les épousailles de tous les peuples avec le sport. Les prochains jeux olympiques se dérouleront à Pékin.



Le sport rend visible, omnivisible, partout et à chaque instant, l’âme du monde moderne : la passion de l’infinitisation et de l’illimité (non point l’illimité en acte, mais l’illimité en puissance). Quelle est la loi de ce monde, dont une célèbre formule sise dans le  Discours de la Méthode de Descartes  - “ nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ” - a donné le coup d’envoi ? Commencés au en Europe XVIIème siècle, les temps modernes se manifestent par le refus de la finitude. Jean-Jacques Rousseau, ainsi que la plupart des autres penseurs des Lumières, en particulier Emmanuel Kant, dissertent sur le “ perfectibilité ” de l’homme. De fait, quand Pascal compensait notre inconsolable finitude par Dieu, les modernes, sur le modèle de Rousseau et de Kant la compensent pas la perfectibilité.  
A y regarder de près, le sport est analogue au capital : il doit toujours se dépasser lui-même, n’existant que pour l’auto-dépassement. Non seulement il exige chaque jour des performances dépassant celles de la veille, mais aussi il réclame toujours plus de spectateurs, toujours plus d’audimat, toujours plus d’événements. Il est analogue aussi à la technique et à l’industrie : aller toujours plus loin dans l’exploitation des potentialités de la nature. Il est une machine à alimenter le vertige du quantitatif. Le sport ne supporte pas la limite – cette haine de la limite signalant le trait saillant distinguant la civilisation moderne occidentale de toutes les autres. Dans la modernité l’existence humaine épouse les contours du capital – il est exigé d’elle de faire toujours plus, de courir toujours plus vite, de vivre plus longtemps, de travailler plus intensément, de gagner toujours plus d’argent, d’améliorer ses performances, de rester jeune le plus longtemps possible, de plus en plus longtemps au fur et à mesure que passent les générations.
L’homme moderne voit dans la limite l’ennemie qu’il importe de vaincre, et qui pourtant résiste. Il se bat contre la limite comme l’ascète de jadis contre la tentation. Il la voit comme le Diable l’empêchant d’être un homme. Elle est l’ennemie de chaque instant – dont il sait bien pourtant que, sous la forme de la mort, elle finira par avoir le dernier mot. Le sport illustre, en flux continu, cette bataille de chaque instant. L’infatigable popularité du sport s’explique par là : il est l’imagier de la préoccupation constante de l’être humain contemporain, tout attaché à repousser les limites de ses forces, de l’âge, du vieillissement, de la mort. Un étrange étonnement, mâtiné d’incrédulité, nous saisit lorsque nous apprenons la mort d’un champion, généralement jeune – Pantani, Fouroux. Un étonnement plus grand encore, mêlé d’admirative frayeur, nous fait frémir lorsque le champion, à l’instar d’Achille, a été fauché pendant l’action même de pulvériser toutes les limites, tel Ayrton Senna. Nous peinons à comprendre que la mort puisse rattraper le champion, lui qui avait pour ainsi dire passé la limite, comme on passe le mur du son, laissant la limite derrière soi.
            Le sport est le dispositif qui exporte et planétarise, bien plus que la culture, l’âme de l’occident : la haine de la limite. Il ne se contente pas d’exporter le goût de la consommation. Il ne se contente pas d’exporter la publicité jusque dans les zones les plus déshéritées. Il ne se contente pas d’exporter le spectacle télévisuel des affrontements sportifs. Il exporte notre âme, à nous occidentaux modernes. Les autres civilisations ne connaissent pas – et n’ont jamais connu – ce que nous appelons le sport parce que, dans toutes, l’hybris (la démesure) passe pour le péché suprême. Au “ rien de trop ” des Grecs répond l’inverse :le “ plus vite, plus haut, plus fort ” de l’olympisme contemporain. Partout on rencontre la joute, l’agôn, en occident seulement, et dans les temps seulement, s’est développé le sport de compétition. Les autres civilisations ont eu des jouteurs, l’occident moderne a des sportifs. En réalité, toutes les civilisations deviennent occidentales au sens moderne en se sportivant, en se prenant d’engouement pour le sport. Toutes, par le biais du sport, apprennent la haine de la limite et sont amenées à rompre avec leurs traditions de condamnations de la démesure. Le sport amène les autres peuples et civilisations à adhérer à cette âme du monde occidental. C’est une âme biface, dont les traits s’exposent à merveille dans le sport : d’un côté la haine (de la limite), de l’autre côte la valeur, passionnément courtisée (l’illimitation). Soyons précis : le sport nous apprend qu’au sein de notre monde  moderne, ce n’est pas l’illimité qui est posé comme valeur suprême, c’est l’illimitation. L’illimitation est la dynamique du perpétuel dépassement. Sa valorisation engendre la course aux records, tous exprimables en termes mathématiques quantitatifs. Le monde devient occident par l’intermédiaire du sport, en diffusant la haine de la limite et l’amour de l’illimitation. La future domination planétaire de la Chine et de l’Inde ne signifie, paradoxalement, rien de moins que le triomphe, par procuration, de l’occident moderne. Le sport, en contaminant aux âmes les prétendues vertus des stades, aura rendu possible ce passage de relais.
            


            La Coupe du monde de football – l’événement sportif par excellence – contanmine à toute la planète les vertus les plus intimes de la modernité. Le sport – en particulier le football, le sport-roi, le sport par excellence – est le miroir magique dans lequel se montrent au vu de tous les traits les plus essentiels de ce monde moderne. C’est dans le sport que l’homme moderne apprend à se connaître, et à reconnaître ce qu’il est, comme jadis dans le culte religieux. Les yeux, paraît-il, sont miroir de l’âme. Dans le football l’âme du monde moderne, mélange cruel et ludique d’infini et de compétition, parvient à la visibilité. Si le football est l’âme devenue planétaire de la modernité, alors la Coupe du Monde est à notre modernité ce que Lourdes et Fatima sont à la mariolâtrie : le lieu sacré où le caché et l’essentiel viennent à apparaître. Rien d’autre que ce quasi miracle kitsch toc n’explique le succès du sport.
Cet article est paru dans La Libre Belgique le 20 juin 2006