Le meilleur de l’utopie ne se découvre qu’après la mort des utopies. Qu’après que nous ayons cessé de prendre les utopies au sérieux ! Qu’après que nous nous soyons dépouillés de notre attitude spontanément réaliste par rapport à elles ! On s’est trompé sur l’utopie – les utopistes eux-mêmes ont été victimes de cette illusion – en s’imaginant qu’elle s’inscrivait dans l’ordre de ce qu’il fallait réaliser.
Longtemps une illusion nous aveugla: l’utopie serait un programme, le schème d’une société parfaite à réaliser. En elle s’anticiperaient les lendemains qui chantent. Les tentatives, ancrées dans cette illusion programmatique, ne manquèrent pas : phalanstères, communautés anarchistes, communautés rurales soixantehuitardes, et toutes les formes de communisme. Il faut poser la question de la réalité autrement. Une utopie n’a pas besoin de devenir complète réalité pour provoquer des effets dans le champ socio-historique. Il semble même que la véritable force de l’utopie soit sa capacité à développer une influence sur la réalité indépendante de l’ordre de la réalisation programmatique. Un programme politique – celui d’un parti aspirant au pouvoir – est conçu pour être versé tel quel dans la réalité. Une utopie n’est jamais un programme de ce type. La notion d’irradiation apparaît plus pertinente que celle de réalisation. Les programmes politiques importants sont ceux qui sont irradiés par l’utopie. Toute utopie forte possède la puissance d’irradier la réalité, depuis la théorie. Si la réalisation programmatique de l’utopie tourne inévitablement en cauchemar, posant le problème du totalitarisme, l’irradiation au contraire modifie la réalité tout en protégeant l’utopie contre les assauts destructeurs de cette réalité. Irradiante, l’utopie vit sur un autre mode que la réalisation : elle bombarde, elle brûle, elle détruit, elle fait renaître, elle vivifie le réel.
Toute utopie est une synthèse de rationnel et d’onirique. De Thomas More au marxisme, en passant par Campanella, Fourier, les communautés anarchistes, la grève générale de Sorel et les conseils ouvriers de Gramsci, autrement dit toutes les constructions volontaristes d’un ailleurs, l’utopie apparaît et se développe parallèlement à la montée en puissance du rationalisme. “ La nature est un livre écrit en langage mathématique ” écrit Galilée au XVIIème siècle, ouvrant la modernité en exprimant une double mathématisation : de la connaissance, et de l’univers. Ce monde moderne sera celui du désenchantement de la nature et de l’homme – le thème exploité par Hölderlin de la “ fuite des dieux ” en témoigne. Il sera par suite celui du déclin de l’onirique. Descartes, comme Galilée planté aux aurores de ce monde moderne, a exclu le rêve en le renvoyant à une folie dont on se réveille. Qu’on relise les Méditation Métaphysiques ! On y repérera, côtoyant l’exclusion de la folie, l’exclusion du rêve. Michel Foucault voit dans cette exclusion cartésienne de la folie un trait caractéristique de la modernité. On peut en dire autant de l’exclusion du rêve. Le rêve est désormais enfermé dans le sommeil et la littérature de fiction, comme la folie l’est dans les murs des hôpitaux ; plus : tous les deux, le rêve et la folie, seront, à partir du XIXème siècle, arraisonnés par des sciences, la psychologie, la psychiatrie et la psychanalyse. L’utopie – où l’onirique revêt comme un moindre mal la vêture du rationnel - a été la réponse rusée trouvée par le rêve à son exclusion.
Marx et Engels enserrent le rêve socialiste dans le corset de la science, déclarant close la période du “ socialisme utopique ” et ouverte celle du “ socialisme scientifique ”. Cependant, les noces du rêve et de la raison célébrées dans l’utopie ne manquent pas de dangers. D’abord, le totalitarisme peut-être leur enfant dans le cas où la réalité socio-historique est prise trop au sérieux, s’imposant comme un impératif à transformer à tout prix selon un programme réglé. Mais surtout : le rêve en redemande à la raison question conceptualité, question armature rationnelle, finissant par se cacher sous un hyperrationalisme, afin de se faire passer pour une science (l’utopie marxiste, apostasiant sa propre utopicité, prétendait à la scientificité). Pour s’imposer, l’onirique s’efface derrière le rationnel assimilé au seul pouvoir devant lequel il est impossible de résister légitimement : cette tyrannie de la raison explique la revendication de scientificité présente dans nombre d’utopies. L’utopie occulte par la raison ce que transporte le rêve.
L’utopie est une réalité intellectuelle, philosophique et politique ambiguë, avec une face descriptive de modèles de société, programmatique, et une autre face, irréductible à la première, destinée à survivre à la fin des utopies. Nous rencontrons une face moribonde, si ce n’est morte, celle de l’utopie conçue comme système politique, au revers d’une face vive, contenant la vraie puissance de l’utopie. L’intéressant, dans l’utopie, vogue ailleurs, bien loin des plans de réformation de la société. Irradiante, l’utopie, ce qui l’apparente à la poésie, laisse des traces – “ un poète doit laisser des traces, non des preuves. Seules des traces font rêver ”, a écrit René Char, qui avait compris que dans notre monde contemporain la puissance de rêver (si forte dans l’Antiquité et au Moyen-Age) s’était éclipsée. Descartes, aux sources du rationalisme moderne, a voulu constituer la connaissance du réel comme dénuée de toute trace onirique – en supposant que le rêve touche la folie (“ j’ai coutume de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables que ces insensés lorsqu’ils veillent ” écrit-il), que le rêve est au fond porteur de plus de dangers que la folie elle- même, que le rêve est plus fou que la folie elle-même. La puissance de rêver est ce centre de l’ancien monde que Descartes s’applique à rejeter sur les marges pour fonder le monde nouveau. Jadis, lorsque l’alliance du scientisme et de l’industrialisation de l’imaginaire n’avait pas encore occulté la faculté de rêver, ne l’avait pas encore arraisonnée, les rêves irradiaient la vie réelle, abandonnant derrière eux des traces tantôt de gloire tantôt de brûlures : intervention des anges dans la vie réelle par le médium du rêve, retrouvailles de dépouilles conservées en odeur de sainteté après un rêve, interprétations ésotériques des songes, divination de l’avenir, communication avec un monde imaginal. La connaissance du paradis, utopie tournée vers un passé immémorial, avec sa tonalité nostalgique, a souvent été, dans les traditions primitives, apportées aux hommes par les rêves. Non seulement les traces restent après les rêves, elles sont la marque de l’efficace des rêves, signifiant l’insistance des rêves dans l’éveil, mais également elles relancent les rêves, “ elles font rêver ” : les traces utopiques témoignent pour l’utopie, dont elles sont les effets et l’insistance, de même qu’elles sont métamorphiques, qu’elles relancent l’utopie.
Marronnage, se dit d’animaux aux statut indécis, retournant de la domesticité à l’état sauvage, transportant dans cette nouvelle sauvagerie des attitudes apparues dans l’ancienne domesticité. L’utopie est un passeur contrebandier, permettant à ce qui est le plus perdu dans le monde, le rêve, de pratiquer le marronnage. S’il est vrai qu’elle est une expression typique de la modernité, par son scientisme, sa réorientation du temps vers le futur (renversant l’âge d’or du passé vers le futur), son fantasme d’une organisation rationnelle de la cité, l’essentiel de l’utopie est pourtant à chercher ailleurs: dans la résistance à la modernité qu’elle manifeste, qui se marque à la fois par son refus de l’illimitation et par le résidu du monde ancien (pré-moderne) qu’elle transporte dans toute la longueur des temps en contrebande, la puissance du rêve. Qu’est-ce que l’utopie, sinon le marronnage de la puissance de rêver dans une civilisation qui n’est pas faite pour elle?