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Il n'est pas dit que nos arrières petits-neveux prendront, comme nous, le chemin du cimetière à chaque Toussaint. L'évolution des biotechnologies pourrait mettre la mort en danger. Très bientôt l'espérance de vie aura doublée par rapport à ce qu'elle était au début du XXème siècle. La possibilité d'une existence humaine indéfiniment prolongée se dessine à l'horizon. Certains - en s'appuyant sur les promesses des cellules-souches, sur la régénération, sur la cryonie et sur les transplantations d'organes - envisagent même à terme la mort de la mort. Faut-il s'en réjouir ?


Dans quel monde vivons-nous ? Celui des crèmes anti-âge vendues sur l'air du « parce que vous le valez bien ». Celui du viagra. Celui des pilules-minceurs pour femmes ménopausées. Celui des cosmétiques pour hommes grisonnants ! Celui où le rayon yaourts des supermarchés ressemble à une pharmacie. Celui où l'on repousse l'âge des dernières couches au-delà de la soixantaine. Celui de l'espérance de vie ne cessant de s'étirer ? Celui d'une extraordinaire nouveauté : l'enfant contemporain, comme l'observe le sociologue Paul Yonnet, est élevé comme un immortel. Il est élevé dans l'ignorance de la mortalité. N'avons-nous pas là un monde où la mort est déjà morte ? Ou à tout le moins à l'agonie ? Ces symptômes sociaux traduisent l'emprise croissante d'une bio-utopie : celle de la vie n'évoluant ni vers le vieillissement ni vers la mort. L'homme contemporain a perdu un peu de son âme en n'affrontant plus la mort. Son esprit est déjà celui du temps où la mort n'existera plus.
La régénération, qui commence avec les cosmétiques des dames entre deux âges mais dont l'aboutissement s'accomplit dans l'effacement de la mort, est l'ennemie de la génération, de la jeunesse du monde. Nietzsche craignait de voir se multiplier des « générations d'enfants aux cheveux gris ». Mais c'est l'inverse, tout aussi effrayant, qui se produit, dessinant les linéaments de notre futur : des générations de vieillards à visages et corps juvéniles. De cette façon la vieillesse est en train de phagocyter la jeunesse. Combien de femmes quinquas redeviennent des poupées Barbie ? Combien de grand-pères travaillent leur apparence pour conserver un look de trentenaires ? Pourtant, si la bio- utopie immortaliste se réalise, le résultat sera bien plus radical : la vieillesse aura fait disparaître la jeunesse. Le signe distinctif de la jeunesse : l'avenir. Le signe distinctif de la vieillesse : le passé. Or, la particularité des vieillards aux visages juvéniles qui peupleront la terre une fois que la mort aura disparue s'exprimera ainsi: n'avoir ni passé (du fait de la régénération) ni avenir (du fait de la disparition de la mort). L'avenir est lié à la mortalité. N'a d'avenir que celui doit mourir. 
Un humain ignorant de la mort, est-ce encore un homme ? Il ne connaîtra pas le temps. Sans le surplomb de la mort, l'avancée de la rouille, la morsure de la précarité de l'existence, le temps n'est plus sensible, il n'est plus que chiffre. Or, comme la sensation du temps qui passe fabrique l'étoffe de notre vie intérieure, l'humain ignorant de la mort court le risque de n'être qu'une machine vivante sans âme, désanimée? La philosophie nous l'enseigne : l'homme est l'être-pour-la-mort. Le vivant qui tire son être de son rapport à la mort. Fustel de Coulanges avait remarqué, dans son grand livre La Cité antique, la nature humanisante de la mort: « la mort fut le premier mystère. Elle mit l'homme sur la voie des autres mystères. Elle éleva sa pensée du visible à l'invisible, de passager à l'éternel, de l'humain au divin ».  L'homme est fils de la mort. Avec la découverte de la mort s'est élancée l'aventure de l'humanité.
La fin de la mort entraîne une conséquence politique, déjà à l'œuvre : la biologisation de la vie collective par l'évaporation des frontières entre vie sociale et vie biologique. Pourquoi ? Parce que la vie, dans sa dimension purement zoologique, sera devenue plus que la seule valeur : le seul absolu. La vie aura vidé le ciel de toutes les valeurs exigeant le sacrifice de l'existence : la patrie, l'idéal politique, autrui, la justice, le Bien. Le fanatisme sanitariste (chasse au tabac, aux aliments gras, à l'obésité, à l'alcool etc…) qui secoue la société actuelle exprime l'effacement de cette frontière. Il exprime aussi la montée en puissance de la vie au détriment de tout ce qui vaut. De plus en plus on tient la comptabilité des vies sauvées. Si  cette tendance venait à envahir tout l'espace public, le but de l'existence collective se réduirait à un programme des plus vides: améliorer, perfectionner, et prolonger la vie. La politique se limiterait à gérer la vie biologique (la santé) des individus.


Ces considérations ne s'inscrivent pas dans la science-fiction. La mise à l'écart de la mort dans les sociétés modernes est l'indice d'un mouvement historique profond. La mort de la mort constitue une menace pour l'humanité elle-même. Le rêve d'immortalité est le rêve de la fin de l'humanité. Le recueillement de la Toussaint - dernier avatar de ce culte des morts  dont chacun sait qu'il est signe d'humanité - nous rappelle que pour rester des hommes nous devons protéger la mort autant que la vie, assumer le défi de notre mortalité. La disparition de la mort serait en effet la vraie mort de l'homme 
  
                             La mort est en danger de mort.

                                 Par Robert Redeker
Cet article a été publié dans Le Monde du 1er novembre 2008.