Agamben est réputé un philosophe subtil. Il vient d’écrire (1) dans le quotidien Libération un article dont le titre est « Qu’est-ce qu’un camp? ». De son argumentation, il ressort malgré tout deux axes contestables. Premièrement, cet ancien participant au séminaire du Thor (2) ,confond sémantiquement camp de concentration et camp d’extermination, ce qui ne permet pas de saisir la spécificité des seconds. Deuxièmement, faire, comme il le fait, du camp dans sa généralité la matrice de l’espace politique dans lequel nous vivons revient à annuler l’exceptionnalité dans l’histoire de l’événement nommé Auschwitz. Commençons par exposer et résumer les thèses et les arguments de ce philosophe avant de les soumettre à un examen critique.
Quelle est donc l’essence d’un « camp » (sous-entendu: d’un camp de concentration) puisqu’il s’agit d’en produire son concept générique? Le camp est le lieu où la notion juridique de crime n’a plus cours. Par suite, il « n’est que le lieu où a existé la conditio inhumana la plus absolue jamais advenue sur terre ». Loin d’être un fait historique du passé, le camp est « la matrice cachée de l’espace politique » contemporain. Agamben précise: « Le camp est l’espace qui s’ouvre quand l’état d’exception devient la règle ».Etant en dehors de l’ordre juridique normal, il est un extérieur dans l’intérieur: « C’est uniquement parce que les camps constituent un espace d’exception où la loi n’a pas cours que tout y est vraiment possible ». Cette analyse s’accompagne d’exemples historiques. Pour Agamben, les campos de concentrationes espagnols à Cuba en 1896, les concentration camps dans lesquels les Anglais enfermèrent les Boers, les lagers nazis naissent de l’état d’exception. Agamben va plus loin: il rapproche le camp de Bari pour réfugiés albanais en 1989, les camps de réfugiés à la frontière franco-espagnole à la fin des années 30, la rafle du Vel d’Hiv, et (sic) l’Hôtel des Arcades à Roissy. Ces rapprochements (malheureusement, il ne s’agit pas d’un inventaire à la Prévert...) sont là pour illustrer sa thèse selon laquelle: « Le camp comme localisation disloquante est la matrice cachée de la politique, que nous devons apprendre à reconnaître avec toutes les métamorphoses, dans les zones d’attente de nos aéroports comme dans les banlieues ». Enfin, ce penseur écrit sans retenue: « D’où l’importance des camps où le viol servait à la purification ethnique. Si les nazis n’ont jamais pensé à mettre en oeuvre la solution finale en mettant enceintes les femmes juives, c’est parce que le principe par lequel la vie s’inscrivait dans l’ordre de l’Etat-nation, bien que profondément altéré, fonctionnait encore ».
Cette argumentation est-elle acceptable? La démarche d’Agamben fusionne camp de concentration et camp d’extermination (ce mot d’ extermination n’apparaît jamais dans son texte, ni non plus la moindre référence à ce qui est nommé depuis le film de Lanzmann la Shoah (3), quoiqu’il soit question des camps du IIIème Reich ainsi que de la rafle du Vel d’Hiv). Les lagers nazis ne paraissent être pour lui qu’ un cas particulier de la classe plus vaste des camps de concentration; pire: l’inscription de la vie dans l’Etat-nation a empêché les nazis d’avoir eu l’idée de « mettre enceintes les femmes juives » (4) comme cela s’est fait dans la purification ethnique à la yougoslave. L’Hotel des Arcades, le camp de Bari et les lagers nazis reviennent du point de vue de l’essence du pareil au même (5). La réalité est toute différente. L’Hotel des Arcades rassemble, dans des conditions pénibles, des gens en attente d’une décision administrative d’entrée ou de sortie de France, le camp de Bari rassemblait des réfugiés albanais qui fuyaient le communisme, à Auschwitz se trouvaient des gens que l’on avait conduit là (Agamben cite la rafle du Vel d’Hiv) par force, que l’on avait déportés, afin de les assassiner. L’Hotel des Arcades est, convenons-en, un scandale; mais ne discrédite-t-on pas toute critique contre ce qui se passe dans cet hôtel et contre la politique de contrôle de l’immigration de la France lorsqu’on cite ce lieu en même temps que les lagers nazis ou que la rafle du Vel d’Hiv?; par de pareils rapprochements, on banalise l’atrocité et on se rend impuissant à condamner raisonnablement les injures faites au droit. Non, les trois situations n’ont rien de comparable. Les amalgames d’Agamben ramènent dans la même catégorie des choses très différentes. Un philosophe devrait savoir faire des distinctions.
Peut-on, comme Agamben, parler de « camps» en général? L’unité du concept ne risque-t-elle pas de masquer les différences? Les camps de concentration sont de deux sortes: les camps de réfugiés extérieurs (ce que furent, dans un premier temps les camps du sud-ouest, avant de devenir à leur tour des antichambres d’Auschwitz (6), et de changer de nature) et le camps où l’on entasse une population autochtone devenue indésirable. Les camps du sud-ouest jouèrent successivement les deux rôles: d’abord construits pour les réfugiés espagnols, sous la IIIème République finissante, ils devinrent sous Vichy des camps où l’on enferma les indésirables nationaux: communistes, francs-maçons, puis juifs, etc...). Le camp de concentration est là pour rassembler en troupeau une population, pour la concentrer, cela s’accompagne de conditions d’existence très précaires, des conditions d’existence réduites à l’animalité, d’une existence ramenée à cette conditio inhumana qu’évoque Agamben; le coût doit être minima, il intervient un calcul de rationalisation financière par rapport à cette population, ce qui amplifie les lamentables conditions de survie. Le camp d’ extermination était-il une espèce particulière du camp de concentration? Agamben le suppose en les assimilant. La différence entre les deux sortes de camps ne serait par suite qu’une différence de degré, et non une différence de nature. Dans les camps de concentration on meurt facilement, faute de nourriture, de soins, on périt d’épuisement. Mais la mort, bien que faisant partie de leur paysage, n’est pas leur but: si ce sont des camps où l’on meurt, ce ne sont pas des camps de la mort. Le lager décrit par Primo Lévi dans Si c’est un homme n’est pas un camp où l’on meurt (camp de concentration), il est un camp de la mort (camp d’extermination). La mort n’y fait pas partie du paysage, elle y est le Maître.
L’argumentation d’Agamben est par ailleurs inconséquente à l’endroit suivant: à ses yeux, l’exception juridique du camp fait que « tout y devient possible » ; si Agamben avait raison, alors ce serait naturellement que l’on glisserait, de degré en degré, du camp de concentration vers le camp d’extermination, alors l’extermination serait la pente naturelle de la concentration - mais la Shoah n’a eu lieu qu’une seule fois, ce qui montre que tout n’est pas possible dans n’importe quel camp, que tout n’est possible que dans le camp d’extermination (7). Et que penser du Goulag, dont Agamben ne dit mot? En outre, s’il devait être accepté, cet argument fallacieux ruinerait le caractère indicible et unique d’Auschwitz, que des oeuvres telles celles de Primo Lévi et de Claude Lanzmann font apercevoir, pour le ramener dans une sorte de fatalité naturelle de toute politique des camps, pour le rapatrier dans une sorte d’ordinaire des camps. On a envie de dire à Agamben: Auschwitz a bien eu lieu, et ce fut d’une toute autre nature que Rivesaltes (pourtant horrible), que Bari (pourtant pénible) et que l’Hotel des Arcades à Roissy (pourtant scandaleux). On est tenté de lui donner ce conseil: au lieu de fabriquer des généralités vides, pensez les spécificités, demandez-vous par exemple qu’est-ce qui distingue les camps d’extermination nazis d’avec la forme que prirent les camps de concentration sous le nom de Goulag. Malebranche le disait: il est beaucoup plus facile de trouver des ressemblances entre les choses que de les distinguer.
Le camp est-il une matrice politique? On a déjà vu des banalisations d’Auschwitz en le comparant à d’autres génocides du passé. La démarche d’ Agamben (qui inclut les camps nazis dans les camps en général) est inédite: plus que banal, le camp (donc aussi Auschwitz, puisqu’il ne distingue pas) est la « matrice politique » de notre existence actuelle. Autrement dit, le camp est à la fois banal et fécond, il engendre (engendrer est la fonction d’une matrice) notre espace politique. Ce n’est pas l’économie, ni la raison, ni la complexité des rapports sociaux, ni le croisement des passions, ni les idéaux qui engendrent notre espace politique, non, c’est le camp, l’abstraction du camp, dont Agamben a fait une entité globalisante de philosophie politique. Comme dans Molière, Monsieur Purgon répète « le poumon, le poumon, le poumon... » pour répondre aux questions de son malade, Agamben s’essouffle « le camp, le camp, le camp vous dis-je... » pour donner une explication toute aussi charlatanesque que celle de Purgon à la question de l’organisation de notre espace politique bien malade
Le texte d’Agamben est-il de la pataphysique tellement son argumentation flirte avec l’absurde? Las! Agamben n’est pas Jarry: c’est sans dérision que notre philosophe avance ses sophismes. Au delà de la pauvreté de l’information historique de cet article, au-delà de l’inconsistance logique de son argumentation, nous avons affaire à une tentative d’effacement d’Auschwitz qui témoigne sans doute que pour de troubles raisons le souvenir de « camp d’extermination » redevient un tabou chez quelques uns (8).Quel étrange philosophe celui chez qui le concept, au lieu d’éclairer, fait tomber la nuit sur la mémoire.
12 octobre 1994.