[./index.html]
[Web Creator] [LMSOFT]
C’est une déferlante : on se rue sur le Développement Personnel (DP). Un salon lui est consacré. Des piles de livres, remplis d’affirmations et de conseils, s’entassent dans les librairies et les supermarchés. Une foule de coaches et de cabinets spécialisés en DP apparaît. Tous, à l’instar des bonimenteurs et charlatans, promettent monts et merveilles, tout et son contraire : l’intempérance et la santé, le succès et la sagesse, la réussite dans le siècle et la spiritualité, l’intensité et la sérénité, l’argent et le bonheur. La marque de fabrique commune à toutes ces productions se résume dans la promesse servant de titre à la satire signée Roger-Pol Droit : Et votre vie sera parfaite. Voilà la promesse : une vie parfaite, si vous suivez les recettes. Les religions promettaient un jugement dans l’au-delà, ou bien exigeaient pour l’ici-bas une vie de vertu, de sainteté, de foi. Avec le D.P., point de ces choses, censées avoir le tort de nécessiter du temps et des efforts, censées exiger des sacrifices. Vous accédez à la vie parfaite aussi parfaitement qu’en appuyant sur une télécommande. Dans un livre critique, Le Développement personnel, Michel Lacroix ne manque pas d’exhiber l’incohérence des promesses contradictoires : “Le développement personnel entretient l’espoir, probablement chimérique, que l’on pourrait se produire à la fois comme un battant et un sage, un homme d’affaires et un yogi, un capitaine d’industrie et un maître spirituel” (DP, p.108). Bref, l’idéal du DP est la création d’un homme nouveau, “ synthèse de Bill Gates et de Krishnamurti ”.
Développement, voilà un mot qui signe une époque ! Un vocable sans cesse invoqué, si ce n’est psalmodié comme un mot d’ordre. On a exalté le développement économique, on a ausculté les pays en voie de développement, on prône le développement durable. Le même régime est appliqué à la personne humaine : il faut qu’elle se développe. Il est supposé aussi que l’école doit œuvrer au développement de l’enfant. Jadis, il importait d’assurer son salut, de mourir pour la patrie, de vivre dans la vertu privée ou publique, ou de laisser un héritage à sa descendance. Une nouvelle loi, fortement intériorisée dans les imaginaires, fait régner son impérative dictature ; elle exige : il faut se développer, tu dois te développer. Développement dit donc une sorte de loi générale de notre temps, allant de l’économie vers l’homme, à laquelle chaque chose doit se soumettre. Sous la tutelle de cette obligation – il apparaît scandaleux de ne pas vouloir se développer –, des charlatans et des gourous ont élaboré de fumeuses théories et créé une multitude d’officines organisatrices de stages dont la cartographie reproduit la galaxie du D.P. Cet univers repose sur un postulat : la personne humaine doit elle aussi tomber sous la juridiction du développement. C’est, bien inconsciemment, dans cette loi générale de l’époque, c’est-à-dire en étant situé sociologiquement et politiquement, que le D.P. déploie son activité. Développement, ou l’autre nom du Bien, le nouveau nom du Bien.
L’ouvrage de Michel Lacroix permet de répondre à la question : “ Qu’est-ce que le Développement personnel ? ”. En apparence, rien de plus légitime ; en réalité, rien de plus malsain. Évitons de confondre le D.P. avec une psychothérapie : il ne s’agit aucunement de guérir, de soigner, mais d’intensifier, d’optimiser. Le développement personnel ne veut ni soigner ni réparer – il récuse la psychanalyse et le poids du passé psychologique -, il veut, par une mise en condition mentale de l’individu, maximiser. Il exalte la culture des résultats ; la valeur d’un homme se mesure, dès lors, aux résultats tangibles auxquels, dans la compétition généralisée et la guerre de chacun contre chacun, il parvient. Pour atteindre ce résultat, le DP propose une série de techniques dont l’inventaire dessine les traits d’un folklore qui ne manque pas d’évoquer les âneries de l’ésotérisme et le bazar bariolé des superstitions: pensée positive, respiration holotropique, PNL (programmation neurolinguistique), récitation de mantras, rebirth, régression dans les vies antérieures, culture des EMC (États Modifiés de Conscience), etc. À côté de cette quincaillerie, Le Matin des magiciens, de Pauwels et Bergier, paraît aussi sérieux qu’une thèse en Sorbonne. Par le biais de cet attirail, le DP prétend pousser à son maximum le potentiel de ses clients. À la base, se trouve une idolâtrie du cerveau : nous n’utiliserions que 10% de cet organe, que le DP se propose de porter à sa puissance maximale. Les accros du DP, charlatans et naïfs mêlés, prennent le cerveau pour le nouveau Deus absconditus. Le cerveau est conçu comme une sorte d’ordinateur central – l’imaginaire naïf issu de l’informatique déteint sur l’appréhension du vivant, en passant pour la vérité. Au total, le DP ne se veut pas l’affaire de l’humain malade qui chercherait à mieux vivre, mais de l’humain apparemment sain qui souhaite se surpasser, aller au bout de toutes ses capacités. Le DP s’adresse à l’humain collé aux mythes contemporains du cerveau, de l’énergie, de la réussite, prisonnier d’une inextinguible volonté de puissance : maximiser ses ressources afin d’acquérir la puissance sur autrui. Aucun potentiel ne doit rester inexploité. Martin Heidegger, dans sa célèbre conférence “ Qu’est-ce que la technique ? ”, a remarqué qu’à l’ère de la technique planétarisée rien n’échappe à la logique du fonds ; chaque être de la nature est, par la société moderne, approché selon cette logique : un fonds, un capital. Le DP est prisonnier de cette tendance. Derrière lui se tapit, sous forme de présupposé, l’idée que l’être humain est un tel fonds, un capital qu’il ne faut pas laisser dormir.
Le DP véhicule une anthropologie bien précise, une certaine idée de l’homme. Une remarque de Michel Lacroix nous met sur la voie: “ Les formateurs [les coaches], qui ne mesurent pas toujours l’antinomie profonde entre les mots choix et tradition, rêvent d’un homme planétaire, transculturel, sans attache véritable, navigant dans le patrimoine de l’humanité, faisant son miel de tout et ne craignant pas le syncrétisme ” (DP, p.68). L’être humain est tenu pour un isolat, de part en part responsable de ses échecs et de ses réussites ; par suite, on suppose qu’il suffit de motiver positivement l’individu, via des techniques proches des conditionnements à l’œuvre dans les sectes ou les vestiaires sportifs, de le reprogrammer neurologiquement pour le placer sur la voie de la réussite. Vous êtres SDF ? Vous en êtes coupable, votre vie de misère est le produit de l’idée négative que vous vous faites de vous-mêmes, de la jachère dans laquelle vous abandonnez vos potentialités. Vous n’avez pas de chance ? Vous en êtes coupable, ne mettez pas sur le dos de la chance les malheurs de votre existence ! Votre vie sera comme vous la voudrez ! Parfaite, si vous le voulez ! Ces quelques phrases résument le message du DP en exprimant son idée de l’homme : idéalisme, égocentrisme (chaque ego comme centre de l’univers), indépendance absolue vis-à-vis des déterminismes psychologiques et sociologiques. Au creux de ses énoncés se cache un scientisme paradoxal, qui renie les acquis de la science, en particulier de la psychologie et de la sociologie. Outre l’aspect totalitaire du DP (l’univers orwellien de la manipulation mentale, si bien mis en scène dans le livre de Roger-Pol Droit Et votre vie sera parfaite), on observera sa pauvreté anthropologique : Bossuet et Pascal, à l’inverse, nous enseignent la valeur humaine de la finitude, de l’échec, de la maladie, de la douleur, de la pauvreté, de toute cette expérience de l’humain exclue par le fanatisme de la positivité présente dans le DP. Lavage de cerveau : la vie humaine comme drame et tragédie, comme confrontation à la finitude et à la faiblesse, comme nécessité de renoncement, est évacuée, objet d’un interdit de penser. Le cerveau, ce nouveau dieu dont le DP cultive le fanatisme est passé à la machine, comme l’amour dans une jolie chanson d’Alain Souchon.
Les métaphores employées sont éclairantes à cet égard. Le cerveau est souvent comparé à un ordinateur, la vie à un cinéma dont l’ego serait à la fois le metteur en scène et le spectateur. Selon Michel Lacroix, tout le DP s’organise autour du paradigme de “ l’homme machine multimédia ”, un “ paradigme informatique et télévisuel ”. Ces comparaisons technologiques – en plus du fétichisme techniciste qu’elles expriment – montrent à quel point les tenants du DP demeurent dépendants de l’imaginaire collectif planétaire actuel, quand bien même ils récusent tout déterminisme sociologique. Ainsi donc, la vie psychique ressemblerait à une machine multimédia – modèle à la fois subjectiviste et idéaliste. Il résulte de cette vision subjectiviste une “ propension à penser les problèmes sociaux en termes psychologiques ”, selon la formule de Michel Lacroix, autrement dit un hyper-réductionnisme. Mais ce réductionnisme psychologique n’est pas un déterminisme : le psychologisme du DP présuppose la liberté absolue du sujet-roi. D’autre part, pour le DP, la spiritualité n’est pas affaire de foi mais d’expérience (dont la prétendue preuve s’étale dans les fameux “ États Modifiés de Conscience ”, les EMC). C’est un expérimentisme typiquement moderne. Le but de cette spiritualité: dépasser les limites, aller au-delà de l’extrême. Les religions posaient des limitations à l’hybris humaine, s’accompagnant d’une méditation sur la finitude. Le DP s’éloigne de cette sagesse, voyant la spiritualité, uniquement envisagée sous l’angle de l’expérience, comme un déchaînement sans bornes de la volonté. On peut très bien établir un parallèle entre cet expérimentisme et la vogue des sports extrêmes. Partout, il s’agit d’éprouver des “ sensations ”, nouvelles si possible. En ce sens, le DP s’inscrit dans le mythe de l’infinitisation, qui a ouvert l’époque moderne à partir du XVIIe siècle. Michel Lacroix l’observe avec pertinence: “ Le développement personnel est en parfaite résonnance avec la culture de l’illimité qui se répand de nos jours, et qui est illustrée par l’exploit sportif, le dopage, les prouesses scientifiques ou médicales, le souci de la forme physique, le désir de longévité, la drogue, la croyance en la réincarnation ” (DP, p.102). L’idée de limitation (qu’était, par exemple la notion de péché limitant le désir et la volonté) est en effet devenue insupportable aux hommes contemporains.
Outre la librairie, le commerce du DP passe par la multiplication de stages, animés par des coaches plus ou moins autoproclamés. Cette pratique stagiaire signe la rupture avec le vent de liberté ouvrant le célèbre texte de Kant, “ Qu’est-ce que les Lumières ? ”. Kant y décrivait l’état de minorité : un livre qui a de l’entendement à ma place, “ un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire ”, “ un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place ”. Dans ces stages, le client se place sous l’autorité du coach, qui s’arroge tous les pouvoirs. Qui voit là une analogie avec l’initiation et l’éducation se trompe. Comme dans le texte de Kant, “ les tuteurs ” du DP tiennent à maintenir leur bétail dans l’état de minorité. Cette situation n’est en rien comparable avec le rapport maître-disciple présent dans les écoles de sagesse : le maître élève le disciple à son niveau, forme un nouveau maître, tandis que le coach n’éduque pas le client pour être remplacé par lui. De même, l’autorité éducative émancipe jusqu’à rendre le professeur inutile. Dans le DP, il est hors de question que les clients deviennent des coaches à leur tour. Les stages de DP ne sont donc ni une éducation ni une sagesse, mais l’exploitation à des fins douteuses du désir régressif de minorité présent chez les hommes. Et pourtant, il en va dans ces stages comme Roger-Pol Droit le dit : “ l’emprise des coaches accentue encore le contraste : leur savoir tend vers zéro, leur pouvoir tend vers l’infini ” (VP, p.219).
Subtil connaisseur de la philosophie chinoise, François Jullien cherche, livre après livre, à dialoguer avec cet univers autre, en se tenant à l’écart des “ eaux troubles où s’en vont pêchant, prêchant, tous les propagandistes du développement personnel ” (NSV, p.21). Le livre de ce philosophe permet de donner congé aux trafiquants du DP. Il met en évidence le véritable enjeu, pour la pensée occidentale, de son dialogue avec la Chine – défi économique et politique du siècle à venir, le dialogue avec la Chine en sera aussi le défi culturel. La conclusion de Nourrir sa vie le dit sans ambiguïtés : “ la philosophie pourra retravailler de façon plus rigoureuse sa vocation d’universalité et sans se laisser ronger du dehors par un exotisme facile ; et réinvestir plus audacieusement les terrains qui sont traditionnellement les siens — et d’abord ceux de la morale et de la politique ” (NSV, p.162). Or, justement, le dernier ouvrage de François Jullien sonde une expression commune en Chine “ nourrir sa vie ”, qui est également le programme du DP.
Une grande leçon s’en dégage : cette raison d’être de la pensée chinoise antique se révèle incompatible avec le D.P. Une forte opposition surgit entre nourrir et forcer sa vie, où l’attachement à la vie se retourne contre la vie. Nourrir sa vie n’est pas la forcer à donner tout ce qu’elle peut, ce n’est pas l’épuiser dans l’épanouissement de ses potentialités. Le DP force la vie, cherche à l’intensifier. Dans la pensée chinoise au contraire, “ nourrir sa vie ” passe par un renoncement à l’attachement à la vie, par un abandon de la volonté de l’augmenter ou de l’intensifier. Surtout pas de volonté, surtout pas de but. Ainsi, on retrouve le ciel en soi : la vie du sage s’identifie au cours du ciel, au processus universel, il vit comme le ciel. “ Sa vie est comme flotter, sa mort est comme se reposer ” dit, du sage, Zhuang Zhou (6370/6286). Le verbe “ flotter ” exprime la quintessence du nourrissement de la vie : ne rien poursuivre, délaisser toute finalité, toute aspiration et toute tension, exister à l’écart de la recherche du bonheur. Ou bien être comme un miroir : accueillir sans retenir, en laissant passer. Nourrir sa vie n’est pas nourrir son âme ou son corps, ni les potentialités, les germes ou les grains, c’est nourrir l’équilibre qui nous maintient à l’écart de toutes les excitations induites par le but ou la finalité, qui nous maintient évolutifs au plus près du grand flux de renouvellement du monde.
Miroir aux alouettes, le DP est aussi le miroir anthropologique de l’homme contemporain, de l’homme déstabilisé qui ne voit pas quelle fin donner à son existence. Dans la caverne d’Ali Baba du DP, une spiritualité en toc masque la soumission aux exigences les plus rudes du monde de l’entreprise, relayées dans le corps social par l’imaginaire sport ou du show business. Il faut être compétitif, il faut être un battant et un gagnant, il faut être le meilleur. Ces impératifs culpabilisants, dont la non-réalisation dégoûtent l’homme contemporain de sa propre existence, s’imposent à chacun du dedans du fait de leur intériorisation via l’imaginaire médiatique et sportif. La vogue du DP est liée à ce que le philosophe suisse Jean Romain appelle, dans son livre éponyme, “ la dérive émotionnelle ”11 Jean Romain, La Dérive émotionnelle, Lausanne, éditions L'Age d'homme, 2004. . Il en est la traduction. Ressentir plutôt que penser. Selon cet auteur, “ nous surfons sur des océans de niaiseries qui nous offrent une illusion de vérité, mais qui nous laissent vides et insatisfaits  ”. Et d’évoquer, entre autres, “ l’obsession de la forme physique ”.
Consumérisme : car les préceptes du DP sont, selon Roger Pol-Droit, faits pour ne pas être appliqués, mais consommés. Les sagesses, en effet, impliquaient la patience d’un temps long, très long, le passage par une difficile initiation ; dans les stages de DP, l’initiation est supprimée, et la difficulté : pas question de traîner. “ Le temps est supprimé, l’effort est supprimé, le réel est supprimé ” (VP, p.214) . Tout se passe comme au supermarché, le seul effort consistant à payer, ce qu’atteste l’existence d’un Salon du DP. Le DP est une sagesse de supermarché. Mieux : une sagesse qui ressemble à un supermarché. C’est, toujours pour reprendre les mots de Roger-Pol Droit, une “ consommation imaginaire d’avenir ”. Nous vivons l’ère des industries planétaires du divertissement ; le DP est à classer parmi les produits de cette industrie, à côté du parc Eurodisney et de la World Music. De fait, le DP est également une consommation imaginaire d’exotisme, de sagesses lointaines.
Trop beau pour être vrai, le “ développement personnel ” répond à tous les désirs de l’homme contemporain, il le flatte dans la dérive émotionnelle ; il le flatte dans la régression puérile ; il le flatte dans son héroïsme de la volonté ; il le flatte dans son désir de puissance ; il le flatte dans sa soif de consommation. Mais on est bien loin de la personne. On est dans la manipulation Tout se passe comme si le DP était une galaxie se déployant après la disparition de la personne ; ou peut-être faut-il dire : au temps où être une personne est devenu, du fait des exigences compétitives qui pèsent sur nos têtes ou du fait du chômage et de la misère, un possible-impossible. À y regarder de près, les idées du DP ne favorisent-elles pas le contraire de ce qu’elles avancent, la personne et la vie ? Refus de la douleur, des difficultés, de la mort même, bref de ces événements qui tissent la trame de la vie. Refus aussi de la vieillesse – bref, refus d’avoir un âge. L’exigence de “ la vie parfaite ”, telle que le DP la conçoit en ses boutiques est un double déni : de la personne et de la vie.
  
                   Le Développement Personnel contre la personne
                                             Par Robert Redeker
Bibliographie:
Roger-Pol Droit, Votre vie sera parfaite, Paris, Odile Jacob, 2005, 229 p.
François Jullien, Nourrir sa vie, Paris, Éd. du Seuil, 2005,167 p.
Michel Lacroix, Le Développement personnel, Paris, Flammarion, 2004, 159 p.
  
Cet article est paru dans Critique en mai 2006.