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Rien de plus facile que de condamner l’argent. Rien de plus applaudi. Il forme le meilleur bouc-émissaire qui soit. En temps de crise chacun projette sur lui ses frustrations, ses haines, ses jalousies, son misérable tas de petits secrets inavouables. Il passe parfois pour le Diable en personne. A l’extrême-gauche, de nouveaux Torquemada tonnent contre lui. Les plus modérés le tiennent pour un mal nécessaire. Bref, que l’on soit croyant ou athée, on le fait passer pour le corrupteur suprême. Cette haine est-elle justifiée ?


Pure abstraction, l’argent est l’équivalent général qui rend tout – objets, activités, idées, hommes - échangeable. Sans lui, pas d’échange véritable ! Sans lui, pas de circulation large des créations et productions humaines ! En l’absence de l’argent, les sociétés et communautés humaines seraient réduites au troc ; elles verraient leur aire d’activité et de commerce diminuée, seraient contraintes de se limiter à l’horizon borné de l’immédiatement accessible, risquant de ratatiner la culture à la pauvreté crétine du campanilisme. La disparition de l’argent assècherait le monde, refermant toutes les communautés sur leur territoire, les pétrifiant dans le localisme. La mort de l’argent serait la mort de l’universalité.  
            Car l’argent et l’universalité vont de pair.  C’est lui qui ouvre les communautés sur le vaste monde. C’est lui qui les précipite dans l’histoire. Il enchaîne les hommes les uns aux autres créant une dépendance et une solidarité réciproques. Par sa dimension planétaire, la crise économique actuelle illustre cette réciprocité. Elle témoigne de cette universalité qui est l’œuvre de l’argent. Elle prouve que l’argent est parvenu à unifier l’humanité. Il y parvient bien mieux que les religions et les idées (propices à faire couler des océans de sang quand, au nom du Bien, elles se systématisent en idéologies politiques). L’argent rend solidaires, par le miracle de l’intérêt, des communautés qui sans lui ne le seraient pas. Ainsi, il force les hommes à intégrer un destin commun, universel et planétaire.   
            L’argent est le propre de l’homme. Ni, s’ils existent, les êtres spirituels (les dieux, les anges), ni les animaux ne fabriquent ni n’utilisent l’argent. Ils ignorent le commerce. Ils ignorent la marchandise.    Chez les animaux, l’unité de chaque espèce est assurée d’emblée par la nature. Chez les hommes cette unité est un résultat : l’argent, en permettant le commerce et l’industrie, est cet artifice qui au fil des millénaires a rassemblé habitants des nations puis des continents en une espèce au destin commun. Il a collé les morceaux du puzzle humain. Si les hommes ont désormais planétairement conscience de former une seule espèce, ils le doivent à l’argent. Les sociétés primitives s’auto-désignent comme étant « les hommes », excluant tous les autres de l’humanité. Au contraire, au fur et à mesure qu’elles entrent dans l’univers de l’argent – c’est-à-dire du commerce et de la marchandise – les sociétés reconnaissent que le fait d’être des hommes dépassent largement leurs frontières.
            Allez à Pékin ! Allez à Moscou ! Allez à Lézignan-Corbières ! L’argent y est pareillement compris par tous. Les monnaies sont différentes, mais la signification de l’argent est la même. C’est que l’argent est le seul langage commun à toute l’humanité ! Mieux : il est la véritable langue universelle qui organise l’incessant mouvement de rapprochement entre les particuliers et les civilisations.


Irrationnelle, la haine de l’argent favorisée par la crise est un reste de pensée magique que l’on peut taxer de fétichisme. L’opprobre doit se porter sur des institutions, sur des activités et sur des hommes, non sur l’argent (pas plus que sur la marchandise, le marché ou le commerce). Le mal ne vient jamais de l’argent lui-même – moralement neutre, il n’est pas le Diable – mais des passions qui l’investissent, qui se servent de lui pour s’assouvir. Ces mésusages ne peuvent conduire à nier les bienfaits de l’argent, son rôle humanisant, civilisateur et universalisant.
  
L'argent est le propre de l'homme. Par Robert Redeker.
Cet article a été publié dans La Dépêche du Midi le 12 octobre 2008.