Marion Cotillard et les complots.
Par Robert Redeker
Laisser les propos de Marion Cotillard sur le 11 septembre à leur insondable sottise serait une erreur. Ils offrent un puissant amplificateur à « la théorie du complot », donnant de l’écho à un phénomène social. Exprimant des opinions largement répandues, ces divagations ne relèvent pas d’un éclair d’imagination délirante. Il importe donc de les analyser.
L’autodésignée « théorie du complot » se ramène à la vision délirante selon laquelle la réalité, jusque dans ses détails, fait l’objet d’une manipulation occulte dont la vérité est délibérément masquée à l’humanité. Ce conspirationnisme se développe à partir d’un usage dément du principe du doute. Elle prend la forme d’une croyance affirmant qu’on ne doit rien croire de ce qui nous (l’immense majorité des citoyens) est dit. Elle pose l’incroyance radicale en toute vérité établie comme norme. En apparence, il s’agit d’une négation généralisée: nier par principe toute vérité attestée par des procédures reconnues et diffusée par les canaux habituels. En réalité cette négation masque une double affirmation : d’une part, affirmer que toute vérité officielle, fût-elle inscrite dans les livres d’histoire comme le débarquement sur la lune, n’est que mensonge, d’autre part affirmer que la vérité cachée est le contraire de ce qu’on nous dit.
On nous dit que Coluche est mort d’un accident, le vrai est qu’il a été assassiné ! On nous dit qu’Al Qaïda a commis le crime du 11 septembre, le vrai est que ce sont les Américains qui en sont les auteurs ! On nous dit que l’homme a marché sur la Lune ! Mensonge ! La preuve ? Cette fable profite aux Américains ! La dialectique conspirationniste refuse de croire la vérité/affirmation attestée, contre-affirmant que la vérité est l’exact contraire. Cette dialectique ne s’alimente que de quelques détails insignifiants mis en exergue au titre de preuve. Rien de plus dangereux que ce tour d’esprit ! On y reconnaît la logique négationniste. Le succès dans les masses de cette façon de raisonner faux, conduisant à tenir pour vérité le contraire de la vérité dès lors que celle-ci est officielle, ne laisse pas d’inquiéter – c’est exactement ainsi qu’argumentent en effet les négationnistes, ces autres faussaires de l’histoire.
On devine les avantages narcissiques de la croyance dans cette théorie : son adepte s’épanouit dans le sentiment de détenir un secret d’une extrême importance. Il jouit d’en savoir plus que les plus grands savants, que des intellectuels reconnus, des professeurs au Collège de France et des prix Nobel. Il n’a pas eu à produire d’efforts pour s’élever au-dessus des sommités scientifiques, il lui a suffit d’appliquer une disposition d’esprit : le rejet de toute vérité affirmée officiellement. Dans cette négation triomphe le ressentiment contre les élites de la connaissance et se déploie une figure contemporaine de l’anti-intellectualisme. Plus gratifiant encore: l’adepte de cette théorie éprouve l’ivresse d’avoir réussi à déjouer un piège collectif, dans lequel l’humanité ordinaire tombe. Il se découvre plus malin que le conspirateur qui, sous des guises diverses, trompe l’humanité depuis des siècles ! Ce savoir fait grandir en lui la jouissance d’appartenir à une élite de la connaissance, une aristocratie intellectuelle inversée.
La « théorie du complot » ne vit que d’un fantasme: la manipulation occulte. Cette obsession croît exponentiellement : plus la vérité est importante, plus elle est cachée et plus complexes en sont les manipulations D’où Dan Brown : l’Eglise s’est constituée pour cacher la vérité sur le Christ. Le conspirationnisme a sa méthode : pour trouver la vérité cachée, il faut tout simplement croire le contraire de ce qui est officiel. Il n’y a pas de preuves ! C’est qu’elles ont été dissimulées par les conspirateurs! L’absence de preuves manifestes constitue un argument en faveur de la conspiration. Cette théorie dénonce aussi les manipulateurs. Pour Dan Brown, c’est l’Eglise qui tient ce rôle. Généralement ce sont les Juifs. La négation du caractère terroriste des événements du 11 septembre voit les Juifs (appelés américano-sionistes) derrière la manipulation. Nier l’événement du 11 septembre, c’est affirmer la culpabilité américano- sioniste. Quand elle pose la question « à qui profite le crime ? », cette répond : « aux américano-sionistes », « à Israël » ! Il y a des variantes : à la banque, à l’argent apatride, ces métaphores du Juif. Les versions contemporaines de la « théorie du complot » se coulent dans une matrice : les Protocoles des sages de Sion.
La théorie du complot est un ersatz des grands récits concernant le destin de l’humanité. Contre-grand récit, elle est une storytelling. Pouffer de rire devant son énonciation reste trop court. Sa parenté avec les Protocoles des sages de Sion, son identité de structure intellectuelle avec la logique négationniste incitent à la méfiance: la théorie du complot est l’un des viscères réparés, renouvelés, du ventre d’où est sorti jadis la bête.