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                                                 L’antisémitisme, un virus très résistant.



                                                    Par Robert Redeker




         L’antisémitisme est une sinistre réalité qui ne meurt jamais. On aurait pu penser, devant l’ampleur et l’horreur de la Shoah, l’extermination des Juifs d’Europe par le nazisme, qu’il ne se trouverait plus jamais sur terre un seul homme se réclamant de l’antisémitisme. Que l’idéologie antisémite aurait disparue avec la révélation des camps de la mort. Force est de constater que l’antisémitisme est un virus résistant à l’histoire.

En France, cet antisémitisme prend, ces derniers temps, la forme épouvantable de la profanation des tombes. Jusque dans le trépas certains vont reprocher aux Juifs d’être ce qu’ils sont, ou de l’avoir été. Quelle signification symbolique attribuer à ces actes de profanation ? La mort définit l’homme autant que la raison et le travail – l’homme seul meurt, les animaux, eux, périssent, ne font que périr. La mort est ce privilège qui sépare les hommes des bêtes. La tragédie d’Antigone l’exprime : un homme est un être qui a droit à la sépulture, est humain celui à qui est accordé le droit (matériel ou symbolique) à l’inhumation. Les profanations de cimetières poursuivent l’objectif de rejeter le Juif dans la non-mort, de tenter d’exclure le Juif de l’humanité en l’excluant de la mort. Non seulement le Juif n’a pas, aux yeux des antisémites, le droit d’être vivant, mais il n’a pas non plus celui d’être mort. En les excluant de la mort, les antisémites cherchent à exclure les Juifs de l’humanité, à les rabattre sur l’animalité.
La profanation du mémorial juif de Verdun va encore plus loin que la seule profanation, déjà monstrueuse, des cimetières. Elle blesse l’âme de la France, sa conception universaliste de la nation. Le socle de la cohésion nationale – autrement dit de la nation telle que la Révolution française, dans la foulée des idées de l’abbé Grégoire, l’avait constituée, nation politique et non nation ethnique – est directement attaqué par cet acte. En effet, cette profanation nie que des Juifs puissent appartenir à l’armée française – on se retrouve ramené en plein antidreyfusisme ! Elle s’attaque directement à « l’idée de la France », celle qui naquit au moment de la Révolution, qui émancipa les Juifs, les intégra au corps la nation, et dont l’épisode de la résistance au nazisme perpétua le flambeau. 
 L’anthropologie caractérise l’espèce humaine par le sacrifice. L’antisémitisme, tel qu’il vient de se manifester dans notre pays, consiste à refuser au Juif la capacité sacrificielle qui intègre à l’humanité. L’antisémite fait implicitement le raisonnement suivant : puisque le Juif est incapable de sacrifice, il n’a pas pu mourir pour la France, ni à Verdun ni ailleurs. Ainsi, s’en prendre au mémorial juif de Verdun équivaut à dissocier la France d’avec les Juifs morts pour elle. Les antisémites ne reconnaissent les Juifs comme français ni pendant leur vivant ni dans le sacrifice et la mort. Le sacrifice pour la patrie devrait signer la reconnaissance de l’appartenance au corps de la nation – les profanateurs la refusent.

Les dernières profanations fonctionnent comme le complément du négationnisme. L’idéologie négationniste (de Faurisson à Garaudy) affirme qu’il ne s’est déroulée à Auschwitz aucune extermination des Juifs. Le négationnisme consiste dans une falsification de l’histoire. La profanation de Verdun ajoute une négation supplémentaire : outre qu’elle refuse aux Juifs la possibilité et le droit d’être humain, en niant leur droit à la mort, elle leur dénie également la possibilité et le droit d’être français, en niant leur droit au sacrifice pour la patrie bien que celui-ci (tout comme l’extermination de masse dans les camps) ait eu lieu. Par conséquent, comme le négationnisme, cette profanation est une falsification de l’histoire, mais elle est aussi autre chose : une falsification de la France, de la réalité de sa formation, de sa conception universaliste de l’homme qui rendit possible le patriotisme de très nombreux Juifs. Bref, elle est une falsification de l’âme de la France. 
Cet article est paru dans La Dépêche du Midi le 9 mai 2004.