Hannah Arendt décrit ainsi l’espace public, lieu de la philia (l’amitié), c’est-à-dire du lien et des cordages qui assurent l’humain : « C’est l’espace du paraître au sens le plus large: l’espace où j’apparais aux autres, comme les autres m’apparaissent, où les hommes n’existent pas simplement comme d’autres êtres vivants ou inanimés, mais font explicitement leur apparition » Etre un humain n’est pas seulement être une apparence, c’est être une apparition : à soi et aux autres. Souvent moquées par les esprits forts, les apparitions d’entités plus ou moins divines, attestées toujours et partout, dans toutes sortes de civilisations, expriment par le détour de l’imagination quelque chose d’essentiel : l’homme, comme les dieux dont il peuple son âme, est un être apparition. Sans doute est-ce la spécificité même de l’homme - l’apparition -, qui différencie aussi nettement qu’irréductiblement l’homme de tous les autres animaux, qui se manifeste, à sa façon, dans ces phénomènes ? Une autre séparation entre les hommes et les animaux se fait jour : les liens entre les hommes reposent sur l’apparition. L’apparition est le cordage qui tisse le lien social.
L’apparition de Jésus après sa résurrection, à des hommes, et l’apparition récurrente de la Vierge Marie renvoient au secret le plus profond de l’humain : qu’il n’existe lui-même en tant qu’homme que comme une apparition. Que les collectivités – familles, tribus, peuples, nations – se tissent à partir de l’apparition. Nous nous apparaissons sans cesse les uns les autres – la folie étant la même chose que la mort, l’impossibilité d’apparaître ! L’être humain apparaît aux autres comme visage singulier. Chaque visage qui se présente à moi est une apparition. Il se donne, sans cesser de demeurer inépuisable, de se retirer dans son insondable mystère. A l’image de Marie, à Lourdes et à Fatima.
L’apparition se produit sur un fond de mystère dont elle conserve l’essentiel. L’autre humain, homme, femme, enfant, dont le visage se révèle à moi par le biais de l’apparition, reste pourtant à tout jamais une énigme pour moi. Quoi de plus évident et quoi de plus mystérieux que l’apparition d’un visage, celui de l’autre ? Le visage se montre et se cache en même temps.
L’imagination n’est pas seulement la faculté du fantastique ou de l’irréel. On croit ridiculiser Bernadette Soubirous ou les enfants de Fatima en leur prêtant beaucoup d’imagination, suggérant l’irréalité de leur témoignage. L’imagination est pourtant également faculté du réel : voir ce que les autres ne voient pas. C’est l’imagination – sous la forme de la figuration – qui me permet de voir un visage, qui me révèle un visage. Qu’est-ce que l’imagination sinon cette faculté qui livre à chacun le visage de l’autre, apparaissant. S’imaginer, c’est se figurer, et c’est le génie de la langue que d’appeler le visage la figure.
Le phénomène de l’apparition pointe une réalité trop méconnue: l’imagination révélatrice, qui s’articule aux autres formes de l’imagination déjà étudiées par les philosophes, comme l’imagination créatrice, ou l’imagination reproductrice. L’apparition de l’être humain comme visage – thème cardinal de la pensée d’Emmanuel Lévinas – est le fruit de cette imagination révélatrice. L’apparition se produit sur un fond de mystère dont elle conserve l’essentiel. Cette révélation préserve une part du mystère, laisse de l’obscur. La sensibilité à l’obscur est la signature de l’humanité. Alain Finkielkraut l’a indiqué dans un de ses livres : il faut « préserver l’obscur » pour demeurer humains.
D’une part, l’apparition, cette modalité usitée par Marie pour s’adresser aux hommes par le biais de l’imagination révélatrice, n’est rien d’autre que la différence anthropologique, c’est-à-dire la différence entre l’homme tous les autres animaux. Dans l’ordre de la nature, seul l’homme apparaît, ou plutôt, les hommes s’apparaissent les uns les autres dans le processus de la reconnaissance. Les animaux vivent, voient et se voient ; les hommes s’apparaissent les uns les autres, se révélant mutuellement leurs visages. D’autre part, l’apparition est le point de jonction entre le divin et l’humain. Jésus et Marie se révèlent à certains humains de la même manière que les hommes se révèlent les uns aux autres, en apparaissant. Marie, l’apparaissante nous en convainc : « l’espace du paraître » évoqué par Hannah Arendt pour définir l’espace public humain, formant le monde humain, s’élargit en un monde commun à l’humain et au divin.