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                                    Rêver avec les Ecrits apocryphes chrétiens*.
                                                   Par Robert Redeker



Les premiers temps du christianisme ont été d’une luxuriance littéraire – en évangiles, homélies, contes, prières, spéculations théologiques et témoignages divers -  que la domination des quatre évangiles canoniques, des Actes des apôtres, et l’autorité de quelques uns parmi les pères de l’Eglise, comme saint Augustin, tendent à occulter. La Bibliothèque de la Pléiade offre au lecteur le second volume – le premier s’étant invité aux rayons des libraires en 1997 – des Ecrits apocryphes chrétiens, permettant de les maintenir dans la visibilité de l’espace public. Se trouvent ainsi rassemblés en quelques centaines de pages des écrits qui jusqu’ici demeuraient aussi dispersés qu’inaccessibles au lecteur ordinaire. Ainsi, une partie des textes constituant cette anthologie obtiennent pour la première fois une traduction en langue française. Le Livre du Coq, le Dialogue du Paralytique avec le Christ ou le Martyre de Thadée étaient jusqu’ici, de plus, inédits.

            Apocryphes, se dit de ces textes religieux n’ayant pas été retenus comme canoniques. Cela ne veut pas dire qu’ils soient tous, d’un point de vue religieux, faux. Il en est certains qui donnent des indications autorisant des hypothèses sur les lacunes des Evangiles (par exemple sur Marie). Si l’on considère que tous ces textes sont entrés en concurrence pour devenir parole sainte, alors les Apocryphes représentent les vaincus de cette concurrence. Le vaste roman Les Reconnaissances, premier roman de la littérature chrétienne, connu également sous le nom de Roman pseudo-clémentin, pose la question transhistorique de l’articulation entre la vérité philosophique et la vérité révélée – il est, affirme cette œuvre, impossible de connaître la vérité par la recheche personnelle auprès de philosophes, mais seulement par la révélation prophétique et la tradition qui en découle. On devine, en arrière-fond de cette position exprimée par la voie romanesque, les interrogations suscitées par le surgissement de la foi chrétienne dans une civilisation païenne, marquée par la philosophie.  
L’Evangile selon Marie (non la mère du Christ, mais de Marie-Madeleine, la première personne à laquelle le Résuscité s’est montré), traduit du copte, est un texte étonnant autour du statut de la femme. Cet écrit, qui développe un idéal ascétique, semble dater du milieu du Ier siècle. Les Apôtres y sont présentés comme hostiles à l’idée que Jésus se serait entretenu secrètement avec une femme et lui aurait communiqué son enseignement. Homélie copte, L’Histoire de Joseph le charpentier recycle dans le christianisme des mythes égyptiens  présents dans le Livre des morts de l’Egypte ancienne.  Le mélange du chrétien et de l’égyptien donne toute sa singularité à ce texte. Le livre du Coq, récit apocryphe de la pasion conservé dans une version éthiopienne sans doute traduite elle-même de l’arabe, est à son tour un texte tout à fait extraordinaire. Un coq rôti réscussite, par la vertu de Jésus qui l’avait auparavnt cuisiné, au cours de la dernière cène ; au lieu de chanter, ce coq parle, répond aux questions des Apôtres. Les résonnances symboliques de cette légende sont vertigineuses. Certaines légendes juives décrivent un coq géant, Ziz, parallèle à un autre géant, Léviathan, destinés tous les deux à servir de repas aus Justes au jour du festin messainique de la fin des temps. Sans doute y-a-t-il dans Le Livre du Coq un écho de ces légendes ? Par la suite, l’eucharistie chrétienne sera une phase du banquet messianique – sauf que, ce n’est ni un coq ni le Léviathan que l’on mange, mais le Christ lui-même, le Christ résuscité.
Les Evangiles officiels, vainqueurs retenus par l’histoire, se taisent sur la mort (la dormition) de Marie. La question  “ Marie a-t-elle connue la mort ? ” est toujours débattue parmi les théologiens et au sein de l’Eglise ; Pie XII et Jean-Paul II croyaient ferme en la mort de Marie. En contrepoint à ce silence des Evangiles, les textes aprocryphes contant la vie et la destinée de Marie existent à foison, nombre d’entre eux ayant par la suité exercé une influence profonde sur l’imaginaire chrétien. Le dogme de l’Assomption ne serait pas ce qu’il est sans ces textes.Ainsi, L’Assomption de Marie conte-t-elle le transfert du corps incorruptible de la Vierge au ciel. Evidemment, on perçoit la question qui taraude toujours les chrétiens: un corps incorruptible a-t-il pu mourir ? Les Apôtres viennent alors au Paradis, la visiter, avant de retourner sur terre accomplir leur mission. Une autre lacune : nulle trace dans les archives de l’Empire romain de la vie, de la pasion, de la mort et de la résurrection de Jésus. Pour combler ce manque, circulèrent en ces lointains siècles des faux documents, fardés en archives officielles, comme une correspondance entre Pilate et Tbère, ou une lettre de Pilate à l’empereur Claude. Ce faux  – destiné à attester, par une estampille officielle les miracles et la résurrection - présentent un Pilate favorale au christianisme, soulignant la culpabilté des Juifs. La place nous manque ici pour évoquer la plupart des écrits rassemblés dans ce volume : l’Evangile de Nicodème, la Vengeance du Sauveur, la Mort de Pilate, le Martyre de Marc l’Evangéliste, la Première Apocalypse apocryphe de Jean, ou l’Apocalypse de Thomas, entre autres merveilles.  Sans oublier, dans le genre “ lettres tombées du ciel ”, la Lettre de Jésus-Christ sur le dimanche.
La question de l’antisémitisme chrétien se pose tout au long de la lecture de ces textes. La judéophilie s’y révèle rare, à l’exception remarquable des Homélies et des Reconnaissances du Pseudo-Clément. En réalité, la majorité de ces écrits apocryphes peignent les Juifs sous un jour négatif. L’hostlité aux Juifs se marque fortement dans l’Evangile du Coq, s’affirmant   “ le récit de la façon dont agirent les Juifs à l’égard du Seigneur Jésus-Christ ”. La version byzantine de l’Evangile de Nicodème place dans la bouche de Pilate une agression à l’endroit des Juifs : “ de tout temps votre race a été diabolique et infidèle ”. La plupart de ces textes ne se montrent pas insensibles à l’idée selon laquelle la défaite des Juifs contre les Romains serait une punition divine pour avoir crucifié Jésus. Ainsi le faux titré Réponse de Pilate à Tibère contient cette phrase : “ tout le peuple des Juifs de sexe masculin fut passé au fil de l’épée ; leurs femmes impures, les païens les forcèrent à coucher avce eux, et ainsi crût à nouveau et se releva l’infâme descendance de Satan, leur père ”.   


Quel usage faire de ces Ecrits apocryphes chrétiens ? Ils n’intéresseront pas seulement le philosophe ou l’historien, auxquels ils offrent une riche matière. Tous contiennent une part d’imaginaire refoulée par l’histoire et le dogme. On voyage beaucoup, dans l’espace et le temps, à la lecture de toutes ces pages dessinant un légendaire non officiel. Le merveilleux pris pour le vrai, jusque dans les falsifications, s’y déploie sans retenue. Autrement dit, ces écrits peuvent être lus comme des inducteurs oniriques, à la façon de maints receuils de contes orientaux, des Mille et Une Nuits : ils donnnent à rêver. La naissance du rêve exige deux éléments : du connu et de l’inconnu. Le connu, pour nous, c’est l’Evangile, le dogme, le chritianisme officiel. Ces écrits apocryphes ouvrent de l’étrange dans un univers qui nous est familier – de là provient leur puissance onirique.  



* Ecrits apocryphes chrétiens, La Pléiade, 2005, 2157 pages, 69 € jusqu’au 31-12, 79 € ensuite.
Cet article est paru dans le Tageblatt en novembre 2005.