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                                Simone Weil, alchimiste en philosophie. *




                                                    Par Robert Redeker


          

          A bout de forces, refusant de se nourrir, Simone Weil rendit son dernier souffle dans un sanatorium près de Londres le 24 août 1943. Un an avant la libération de Paris. L'élève préférée d'Alain, son vieux maître qui la conserva jusqu'au bout en affection et admiration dans sa mémoire, s'en alla sans bruit, laissant derrière elle une des œuvres les plus incandescentes de l'histoire de la philosophie. Chacune de ses phrases est un feu intérieur; sur ce plan, elle ne peut être comparée qu'à Pascal. A son décès, elle n'avait pas 34 ans. Le quatrième volume de ses Cahiers, qui servirent de matière à l'ouvrage posthume La Connaissance surnaturelle vient d'être édité, formant ainsi le sixième tome de ses Œuvres Complètes.


          La richesse foisonnante de ce livre bouleverse le lecteur. La pensée y coule comme de la lave en fusion. Il revient deux fois, dix fois, vingt fois sur les mêmes phrases, étonné par les perspectives qu'elles ouvrent. Souvent elles s'avèrent aussi fulgurantes et énigmatiques qu'un aphorisme présocratique, en particulier d'Héraclite, surnommé “ lObscur ”. Par exemple: “ Le temps est l'attente de Dieu qui mendie notre amour ”.Ou bien, ce qui ne manque pas de rappeler à nouveau Héraclite, chez qui la foudre aussi traverse les énoncés: “ L'échange d'amour entre Dieu et la créature est un trait de feu vertical comme la foudre ”. Depuis la fin des années 30, le Christ a pris la place centrale dans la pensée de Simone Weil. Mais il ne s'agit aucunement d'une conversion à une quelconque religion instituée. Malgré des tentatives de dialogue, la philosophe demeura extérieure à une Eglise romaine qui se méfiait d'elle (les grandes âmes sentent le souffre). Christocentrique, sa réflexion manifeste une liberté forant jusqu'au au fond des choses, comme rarement avant elle. S'appuyant sur l'équivalence héritée des Stoïciens pneuma/semence, Simone Weil revisite en l'approfondissant le mystère de Marie: “ La semence qui est entrée dans la Vierge était le Saint-Esprit ”. En effet, pour notre philosophe, l'eau c'est la Vierge, le feu c'est l'Esprit et le sang c'est le Christ – d'où: la mère du Christ, c'est la création toute entière.
          C'est que le Christ doit – sans nier le nazaréen, le Christ historique – exister au pluriel. Derrière Jésus, il y les Christs. Schelling, avant Simone Weil, avait pensé à une pluralité de Christs. Le philosophe allemand voyait dans Hercule, Osiris, Dyonisos “ des métastases du Christ ”. Simone Weil, pour sa part repère 26 images du Christ, dans les différentes mythologies. Elle les catalogue. Elle souhaita, par une étude détaillée du folklore et des contes, déceler les éléments d'une religion catholique, universelle, présente, mais éparpillée, chez tous les peuples, dans toutes les époques. D'où la présence de mythes évangéliques un peu partout. Cette multiplication du Christ ne tire-t-elle pas Simone Weil du côté du panthéisme, ou même du paganisme? Absolument pas. Sa démarche rappelle plutôt la Gnose, le gnosticisme des premiers siècles de notre ère, par sa déshistorisation du Christ, son intemporalisation. Le Christ cosmique, éternel, semble laisser dans l'ombre le Christ en personne, la personne de Jésus. Cependant, son expérience personnelle du Christ, la garda  de verser dans le gnosticisme, qu'elle frôla pourtant. 
          On trouve  chez tous les Présocratiques, chez Pythagore – qui occupe dans ces Cahiers une grande place – et chez le Platon du Timée, une pensée des éléments. La spiritualité de Simone Weil s'avère inséparable d'une pensée des éléments. Chez elle, les quatre éléments – qui chez l'un de ses contemporains, Gaston Bachelard, formaient la trame de l'imaginaire – matériels se spiritualisent, forment la trame matérielle de la spiritualité.  Le baptême – que notre philosophe refusa - est une immémoriale histoire d'eau. D'eau de mer. La mer noie – mer du déluge surmonté par Noé – et la mer enfante, répand la semence sur toute la planète. La pluie, pour sa part, ensemence la terre depuis l'eau du ciel. La pluie fait tomber les semences célestes sur la terre sèche. Mer, pluie, et eau contiennent le sperme – jouant le même rôle dispersif que la raison séminale, le logos spermatikos chez les Stoïciens. Le lecteur se surprend à frotter l'une contre l'autre la pensée maritime-spermatique de Simone Weil et celle de Sandor Ferenczi, cet imaginatif psychanalyste, exposée dans Thalassa. Isolée, l'eau tue. Elle noie, elle ravage. Noé, déluge, tsunami! Mais le souffle (l'esprit) enflammé épousant l'eau change la nature de l'eau: elle répand le sperme (qui est l'esprit, qui est le feu) et par là elle permet l'enfantement (d'où le baptême, peut-être le liquide amniotique). L'union du feu et de l'eau dans la même matière est le vrai miracle de la création. On comprend l'intérêt porté par Simone Weil pour l'alchimie, en particulier pour Paracelse.
 
          Elle avait été l'élève préférée d'Alain, qui lui avait appris que “ l'âme est ce qui refuse le corps ”. Elle avait été professeur. Elle avait été anarchiste. Elle avait été révolutionnaire. Elle s'était établie, bien avant les soixante-huitards, en usine, pour écrire La Condition ouvrière. A la faveur du chant grégorien, une expérience pascale à l'abbaye de Solesmes, en 1938, tourne l'âme de cette femme née dans une famille juive, vers le Christ. Cet itinéraire de conversion peut évoquer celui de Charles Péguy, ou même de Jacques Maritain, qui tous deux furent anarchistes avant de découvrir les Evangiles. Mais à qui ressemble-t-elle vraiment, Simone Weil? Une vie aussi brève qu'un orage de chaleur. Une oeuvre de feu dont chaque page brûle les doigts. Une pensé de passion dont chaque paragraphe incendie le coeur. A la grande mystique béguine Marguerite Porete (1250-1310) comme Florence de Lussy le signale fort à propos dans son introduction. A Pascal surtout, par son inflexible force d'âme, l'intransigeance de sa plume. Désordonnés, ces Cahiers de New-York et de Londres – la jeune femme avait rejoint la France Libre en passant par Marseille- sont parents des Pensées de Pascal. Dans la philosophie de l'avenir ils se hisseront au même statut.









*Simone Weil, Oeuvres Complètes, VI, Cahiers juillet 1942-juillet 1943, Gallimard, 650 pages, 45 €
Cet article est paru dans le Tageblatt en décembre 2006.