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Voici donc un livre bien mystérieux, un Traité de l’ombre publié à Nasbinals, dans les montagnes de l’Aubrac, par les Editions du Bon Albert. Larvatus prodeo – chacun connaît la formule de Descartes, « je m’avance masqué ». Traitant de l’ombre comme objet philosophique, François Maugarlonne a choisi de rester dans l’ombre du pseudonyme. Sous son nom véritable, celui qui est imprimé sur sa carte d’identité, cet auteur est une personnalité marquante du monde des lettres. 
L’ombre met en déroute – elle bordure, si l’on peut employer ici ce verbe du jargon des courses cyclistes - les catégories ontologiques de la philosophie héritée. Elle les subvertit délicieusement : l’Etre, le Néant, l’Histoire, la Chose en Soi, Dieu, sont pris de revers par l’ombre ; l’ombre en effet, existe, sans consistance cependant, sans accéder au statut d’être subsistant. Hisser l’ombre au rang d’objet ontologique  - élévation ironique qui conduit à développer une ontologie parodique - donne lieu à une aimable subversion : la philosophie n’en est pas détruite, elle en est simplement retournée. Traiter de l’ombre est déséquilibrer la philosophie par une sorte de prise de judo intellectuelle. Le concept d’ombre fait la feinte à la philosophie, semblable à l’attitude du joueur de rugby malicieux qui par un geste embarque toute la lourdaude défense adverse d’un côté, s’ouvrant ainsi la voie pour une course ailée. Livre de déroute, livre de bordure, livre de feinte, livre de course ailée, le livre de François Maugarlonne exhale le charme des copies hors-sujet écrites par des cancres de génie. 
C’est un livre émaillé de merveilles, de pépites singulières que l’on ramasse entre les pages. On découvre ainsi que Descartes répond à Moïse : « Quoiqu’il en soit, Je suis, répond Descartes à celui qui est censé avoir dit  Je suis celui qui suis ». On conçoit que « la physique est une lettre d’injures adressée à la nature ». On est saisi par la pensée que toute vraie méthodologie intellectuelle exige que « celui qui ne sait pas éclaire celui qui sait » ; c’était la vraie probité intellectuelle socratique que Platon s’est vite empressé de recouvrir par sa conception logocratique de la philosophie (le philosophe devant, paradigme de toutes les technocraties ultérieures, gouverner la cité).
On adhère lorsque ce philosophe parle du Tour de France cycliste dont la poésie doit beaucoup aux noms propres (j’ai moi même été envahi par le retour de cette poésie lorsque dans le livre de Jeanne Bohec, publié aux éditions du Félin,  La Plastiqueuse à bicyclette j’ai vu apparaître le patronyme Le Drogo). On demeure admiratif devant des raccourcis saisissants : après avoir montré que c’est Marx et non pas Freud qui réfute Kant, l’auteur écrit : « Mais l’histoire ne tient aucun compte des intentions, et la malaventure du marxisme rejaillit jusqu’à Kant ». On murmure « bien vu » lorsqu’après un développement sur l’homo ludens et le jeu dans la philosophie (qui n’a rien à voir à la théorie des « jeux de langage » de Wittgenstein), on lit : « Dieu serait-il un enfant qui joue au Cogito ? ». 
            La musique et la peinture accompagnent tout au long du livre le développement de cette pensée buissonnière. C’est l’ombre de Jankélévitch qui se dessine en filigrane sous les phrases de Maugarlonne, lui inspirant délicatement la mélodie de sa pensée. Fauré, Chopin, compositeurs que Jankélévitch aimait  reviennent en de nombreux paragraphes : de son maître (l’ouvrage est dédié à Vladimir Jankélévitch, « à l’ombre lumineuse qu’il laisse en mon cœur… »), notre mystérieux auteur a appris que la musique pensait, qu’il n’y a pas de vraie pensée qui ne soit musique. Quant à l’art pictural, il suggère la question suivante : « l’histoire de la peinture donne-t-elle une leçon de philosophie ? ». La problématique de la couleur (même si Goethe avec sa farbenlehre a voulu conserver la couleur dans les filets de la métaphysique) recoupe celle de l’ombre : la couleur, à la semblance de l’ombre, désubstantialise, désessentialise, formant par ce mouvement de dessaisissement l’histoire de la peinture (« les classiques peignent la chose même, les impressionnistes les Abschattungen : pour ainsi dire du réel tel qu’il devrait être au réel tel qu’il apparaît »). Musicale, la philosophie de Maugarlonne, pleine d’inventions verbales, est également picturale. 

            Qui est l’auteur ? Peut-être le devinerez-vous au fil des pages, des indices ayant été abandonnés à cet effet ? Il y de l’Arsène Lupin dans ce philosophe masqué. Ecrivant sur les Ombres, les Abschattungen, les ombroiements François Maugarlonne a donné là une œuvre qui vient se glisser dans l’espace impalpable du « je ne sais quoi ». La dédicace le signale : « A Vladimir Jankélévitch…ce je ne sais quoi ».
  
                                    La singulière philosophie du « Traité de l’ombre »

                                         Par Robert Redeker
Cet article a été publié dans le Tageblatt en février 2000.