On adhère lorsque ce philosophe parle du Tour de France cycliste dont la poésie doit beaucoup aux noms propres (j’ai moi même été envahi par le retour de cette poésie lorsque dans le livre de Jeanne Bohec, publié aux éditions du Félin, La Plastiqueuse à bicyclette j’ai vu apparaître le patronyme Le Drogo). On demeure admiratif devant des raccourcis saisissants : après avoir montré que c’est Marx et non pas Freud qui réfute Kant, l’auteur écrit : « Mais l’histoire ne tient aucun compte des intentions, et la malaventure du marxisme rejaillit jusqu’à Kant ». On murmure « bien vu » lorsqu’après un développement sur l’homo ludens et le jeu dans la philosophie (qui n’a rien à voir à la théorie des « jeux de langage » de Wittgenstein), on lit : « Dieu serait-il un enfant qui joue au Cogito ? ». La musique et la peinture accompagnent tout au long du livre le développement de cette pensée buissonnière. C’est l’ombre de Jankélévitch qui se dessine en filigrane sous les phrases de Maugarlonne, lui inspirant délicatement la mélodie de sa pensée. Fauré, Chopin, compositeurs que Jankélévitch aimait reviennent en de nombreux paragraphes : de son maître (l’ouvrage est dédié à Vladimir Jankélévitch, « à l’ombre lumineuse qu’il laisse en mon cœur… »), notre mystérieux auteur a appris que la musique pensait, qu’il n’y a pas de vraie pensée qui ne soit musique. Quant à l’art pictural, il suggère la question suivante : « l’histoire de la peinture donne-t-elle une leçon de philosophie ? ». La problématique de la couleur (même si Goethe avec sa farbenlehre a voulu conserver la couleur dans les filets de la métaphysique) recoupe celle de l’ombre : la couleur, à la semblance de l’ombre, désubstantialise, désessentialise, formant par ce mouvement de dessaisissement l’histoire de la peinture (« les classiques peignent la chose même, les impressionnistes les Abschattungen : pour ainsi dire du réel tel qu’il devrait être au réel tel qu’il apparaît »). Musicale, la philosophie de Maugarlonne, pleine d’inventions verbales, est également picturale.
Qui est l’auteur ? Peut-être le devinerez-vous au fil des pages, des indices ayant été abandonnés à cet effet ? Il y de l’Arsène Lupin dans ce philosophe masqué. Ecrivant sur les Ombres, les Abschattungen, les ombroiements François Maugarlonne a donné là une œuvre qui vient se glisser dans l’espace impalpable du « je ne sais quoi ». La dédicace le signale : « A Vladimir Jankélévitch…ce je ne sais quoi ».