[./index.html]
[Web Creator] [LMSOFT]

En 1857, en publiant Hegel et son temps, Rudolf Haym (1821-1901) sonne un nouveau Waterloo : celui, posthume, de l’empereur de la philosophie, GWF Hegel (1770-1831). Empereur n’est pas un mot trop fort. Pour Hegel, en effet, Napoléon était « l’âme du monde », réalisant à son insu dans l’histoire l’Esprit absolu. La domination exercée par Hegel sur la pensée de son époque fut impériale : non seulement par la puissance de son œuvre mais également à travers tout un réseau d’institutions, de disciples, d’universitaires, de journalistes et de politiciens. Presque tout le XIXème siècle philosophique dépend de lui, que ce soit en s’opposant à lui (Kierkegaard) ou en voulant le remettre à l’endroit (Marx).  Si Napoléon est l’Esprit absolu se faisant histoire, tout se passe comme si Hegel est cet absolu se faisant philosophie.


  
Napoléon 1er.
Autour de 1848, le monde de Hegel, auquel Haym adhéra jusque là, s’effondrait. Déjà, la lecture de Feuerbach l’avait éloigné du Maître. Partout, la rue tonne du printemps des peuples. Plus tard il écrira, en souvenir de ces années : « tirer enfin au clair mes rapports avec Hegel, cela avait été depuis longtemps l’affaire la plus pressante de ma vie ». Avec son système, Hegel avait emprisonné la réalité historique et politique dans la philosophie. Haym – en parallèle au Marx de l’Idéologie Allemande (1847) – se réveille du sommeil hégélien : ce n’est pas dans la philosophie que le mouvement de l’histoire se déploie, c’est dans une réalité extérieure à la philosophie. C’est dans la politique, dans l’histoire, dans l’Allemagne, que l’important a lieu. De fait, le combat contre Hegel se déroulait dans la réalité effective de l’Allemagne des années 1840 à 1860. Il fallait qu’en retour il se concentrât dans une livre. Non dans une pieuse hagiographie comme celle composée par Rosenkranz (La Vie de Hegel), mais dans une rude explication avec Hegel, ce que réussit l’ouvrage de Haym.
  
Napoléon fut-il l'incarnation dans l'histoire de l'Absolu?
Le système de Hegel n’est-il pas emporté par ce dont il voulut se faire le greffier philosophique, signer l’acte de fin, l’histoire ? Haym – qui fut élu député en 1848 – en a la preuve sous les yeux : l’histoire ne s’est pas figée en 1830. Ainsi, « c’est du fait du progrès du monde et du fait de l’histoire vivante que la philosophie hégélienne est éliminée ». Elle subit le destin de tous les systèmes qui tous cependant ont cru arrêter l’histoire au cadran de leur montre. Pour Hegel, l’Etat – l’Etat prussien, absolutiste, de ces années-là - est « la réalisation de la liberté, c'est-à-dire le but final absolu de l'Histoire ». Au-delà il n’y a plus d’histoire. Les événements de 1848 montrent le contraire: l’Etat n’y est pas parvenu à sa forme définitive, parfaite et indépassable. L’absolutisme, qui fut soutenu par Hegel, est bousculé. Après le trépas du philosophe, l’histoire continue. Certains, à la fin du XXème siècle, se sont aveuglés à la même berlue philosophique que Hegel : ils ont cru voir dans la chute du communisme la fin de l’histoire, le libéralisme planétarisé de la mondialisation heureuse jouant dans leurs analyses le même rôle que l’Etat chez Hegel. D’autres, pris dans les rets d’un système qui devait sa structure à Hegel, le marxisme, crurent le communisme indépassable, vainqueur définitif de l’histoire. A tous, la réalité inflige le même démenti que celui notifié par Haym à Hegel. Tous auraient dû méditer Hegel et son temps.
L’ouvrage de Haym entame une démarche philosophique importante : la dénonciation de la foi dans les systèmes philosophiques couplée avec la critique des philosophies de l’histoire. Elles volent aux peuples la maîtrise de leur devenir: « il ne s’agit pas des actions des peuples…il ne s’agit pas non plus de leurs actions ». Il s’agit des actions de l’Esprit absolu, de l’Histoire, etc. Elles sont antithétiques, du coup, avec la liberté puisque toutes - sur le modèle de la « ruse de la raison » hégélienne - imputent les droits d’auteurs des actions à autre chose qu’à leurs acteurs effectifs. Haym ouvre ainsi un chemin qui sera être suivi aussi bien par Karl Popper que par Raymond Aron.

Tout Hegel est un renoncement : n’ayant pu transformer la réalité selon son idéal de jeunesse, il a soumis l’idéal à la réalité. Marx partagera la critique de ce conformisme. En 1848, on pense à nouveau qu’on peut changer le monde. Que l’idéal peut guider l’action. Les peuples se veulent sujets de leurs actions – et non « rusés » par une entité métaphysique. Cette révolution dans les mentalités implique de mettre Hegel au tombeau. Si la publication de La Phénoménologie de l’Esprit (1806) fut l’Austerlitz (1805) de la pensée hégélienne, destinée alors à dominer sans partage l’intelligence européenne, celle du livre de Haym fut son Waterloo.
  
                   Le Waterloo de Hegel.
                     Par Robert Redeker
Cet article a été piublié dans Marianne daté du 15 au 21 novembre 2008.