Le système de Hegel n’est-il pas emporté par ce dont il voulut se faire le greffier philosophique, signer l’acte de fin, l’histoire ? Haym – qui fut élu député en 1848 – en a la preuve sous les yeux : l’histoire ne s’est pas figée en 1830. Ainsi, « c’est du fait du progrès du monde et du fait de l’histoire vivante que la philosophie hégélienne est éliminée ». Elle subit le destin de tous les systèmes qui tous cependant ont cru arrêter l’histoire au cadran de leur montre. Pour Hegel, l’Etat – l’Etat prussien, absolutiste, de ces années-là - est « la réalisation de la liberté, c'est-à-dire le but final absolu de l'Histoire ». Au-delà il n’y a plus d’histoire. Les événements de 1848 montrent le contraire: l’Etat n’y est pas parvenu à sa forme définitive, parfaite et indépassable. L’absolutisme, qui fut soutenu par Hegel, est bousculé. Après le trépas du philosophe, l’histoire continue. Certains, à la fin du XXème siècle, se sont aveuglés à la même berlue philosophique que Hegel : ils ont cru voir dans la chute du communisme la fin de l’histoire, le libéralisme planétarisé de la mondialisation heureuse jouant dans leurs analyses le même rôle que l’Etat chez Hegel. D’autres, pris dans les rets d’un système qui devait sa structure à Hegel, le marxisme, crurent le communisme indépassable, vainqueur définitif de l’histoire. A tous, la réalité inflige le même démenti que celui notifié par Haym à Hegel. Tous auraient dû méditer Hegel et son temps.
L’ouvrage de Haym entame une démarche philosophique importante : la dénonciation de la foi dans les systèmes philosophiques couplée avec la critique des philosophies de l’histoire. Elles volent aux peuples la maîtrise de leur devenir: « il ne s’agit pas des actions des peuples…il ne s’agit pas non plus de leurs actions ». Il s’agit des actions de l’Esprit absolu, de l’Histoire, etc. Elles sont antithétiques, du coup, avec la liberté puisque toutes - sur le modèle de la « ruse de la raison » hégélienne - imputent les droits d’auteurs des actions à autre chose qu’à leurs acteurs effectifs. Haym ouvre ainsi un chemin qui sera être suivi aussi bien par Karl Popper que par Raymond Aron.
Tout Hegel est un renoncement : n’ayant pu transformer la réalité selon son idéal de jeunesse, il a soumis l’idéal à la réalité. Marx partagera la critique de ce conformisme. En 1848, on pense à nouveau qu’on peut changer le monde. Que l’idéal peut guider l’action. Les peuples se veulent sujets de leurs actions – et non « rusés » par une entité métaphysique. Cette révolution dans les mentalités implique de mettre Hegel au tombeau. Si la publication de La Phénoménologie de l’Esprit (1806) fut l’Austerlitz (1805) de la pensée hégélienne, destinée alors à dominer sans partage l’intelligence européenne, celle du livre de Haym fut son Waterloo.