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                                                               L’exigence de sauver l’obscur. *

                                             Par Robert Redeker
Ce texte a été publié dans L'Arche en novembre 2005
            Nous, Européens du siècle nouveau, voulons vivre en modernes !Nous nous glorifions de cet adjectif : “ modernes ” ! Les modernes, c’est-à-dire les généreux, les véridiques, les bons, les militants de la bonne société ! Les modernes, c’est-à-dire ceux qui ont su jeter dans les poubelles de l’histoire le passé et son fatras de traditions et de pesanteurs! Les modernes, c’est-à-dire cette fine fleur de l’histoire décrétant dépassé tout ce s’inscrit dans le registre du passé ! De quel dégâts cette prétention s’accompagne-t-elle ? Que perd-on en se soumettant à cette injonction : être moderne ? Mécontemporain, comme le fut Charles Péguy, dont l’ombre se prolonge sur toutes les pages de cet essai, le philosophe Alain Finkielkraut passe dans son nouveau livre au crible d’une analyse incomplaisante cette modernité dont nous confectionnons notre identité.


            “ Du passé faisons table rase… ” est, depuis Galilée et Descartes dans le domaine de la pensée, depuis la Révolution française dans celui de la politique, la maxime des modernes. Si les révolutionnaires ont pu chanter ce programme dans les rues, si les politiques totalitaires se sont appliqués à le mettre en œuvre à grande échelle, la culture elle-même, pendant quelques siècles, en a fait son mot d’ordre. Un mot d’ordre éradicateur : jusqu’à la “ révolte mallarméenne ” en poésie, jusqu’aux avant-gardes littéraires, jusqu’au texte romanesque déclarant mort le roman. Ce monde a été pris par une maladie convulsive : celle du commencement radical. Souvenons-nous du Discours de la Méthode de Descartes, aux aurores de notre modernité ! C’est dans ce livre que voit le jour le tropisme au recommencement. Descartes veut y balayer tout ce que le collège lui a appris, afin de refonder radicalement (à partir des racines) l’édifice du savoir. 
Le projet de Descartes, dans la traîne duquel tous les modernes se meuvent, ne se comprend pas sans la mathématisation du monde. Galilée est le père de l’autre fondement de la modernité, le primat du scientifique conçu comme mathématique. Il est le héraut de la prise de pouvoir par la “ pensée calculante ” aux dépens de la “ pensée méditante ”. Le présupposé de Galilée, “ la nature est un livre écrit en langage mathématique ”, expression la plus précise qui soit de l’esprit de la modernité, réaménage le statut de la littérature. Le monde en est désenchanté, les elfes et fées sont chassées de la nature, la littérature perd son statut privilégié de voie d’accès à la vérité. La formule de Galilée renvoie la littérature à l’inessentiel ; “ et tout le reste est littérature ” devient   la note de bas de page accompagnant la science, la technique, la politique modernes. Ainsi, l’impulsion venue de Galilée a-t-elle fait table rase de la littérature ! L’avant-garde, recroquevillant, dans la foulée de Mallarmé, la littérature sur “ le texte ” n’a fait qu’avaliser cette mise à l’écart de la littérature. Par ailleurs, la passion de l’avant-garde est précisément le recommencement, la table rase : l’activité de l’écrivain faisant écho alors à “ la passion révolutionnaire ”. A quoi conduit l’énoncé de Galilée ? A quoi conduit la méthode de Descartes ? A quoi conduit la mathésis universalis, commune au fond à Descartes et à Galilée ? Finkielkraut répond : à “ la dissolution de tout espace commun entre le physicien et le poète ”.
Reprenons la question de Heidegger : “ pourquoi des poètes en temps de détresse ? ”. La réflexion de Finkielkraut peut prolonger la question du Maître de Messkirch. Dans notre siècle nouveau, la poésie n’a plus de place. Déjà Joë Bousquet voyait dans la poésie “ ce qu’il y a de plus perdu dans le monde ”. On ne lit plus de poésie, les voix poétiques sont devenues des voix confidentielles. Finkielkraut indexe cette situation de détresse comme une suite de la volonté de puissance ouverte par le Discours de la Méthode de Descartes. Pour l’inventeur du cogito en effet, la science et la philosophie n’existent que pour être au service de la puissance humaine, que “ pour nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ”. De fait, le langage aussi est mis au service de cette insatiable volonté de puissance. La considération moderne du langage a changé en effet celui-ci en outil technique. L’usage dominant est, pour reprendre un concept heideggérien sur lequel Finkielkraut s’appuie, l’arraisonnement. Le langage sert, aux hommes contemporains, à arraisonner la nature, les objets, les sujets, les êtres. A arraisonner leur propre intimité par le biais de la psychologie comme science. Le passage du langage dans l’ordre de l’arraisonnement rend la poésie inaudible, ou illisible. Quelle barbarie quand on renvoie Ronsard à la joliesse ! Dans la poésie – y compris, insiste Finkielkraut, dans le Ronsard évoquant la forêt de Gastine, “ bûcheron, arrête un peu le bras… ” - le langage accueille le monde, la nature. Il y a un abîme entre le langage- arraisonnement et le langage-accueil. “ Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ” affirmait Hölderlin ; autrement dit, dans la poésie se cache peut-être aussi le salut, dans la mesure où le poète refuse d’abandonner la vérité au nombre et au concept.
Qu’est-ce donc que le monde moderne ? Un monde pris par la passion du recommencement et de l’illimité. Le sport peut sans conteste passer pour le modèle de ces passions ; Finkielkraut voit dans le sport “ l’activité paradigmatique où l’homme moderne prend conscience de sa vocation ”. Quelle vocation ? Ne cesser de recommencer, ne cesser d’aller plus loin, ne cesser d’enjamber l’infini. Le sport traduit l’un des grands aspects de la modernité, ignoré de toutes les autres civilisations : le refus de la limite, l’amour pour l’illimité. Ce refus de la limite est le combustible de la volonté de puissance qui s’est appliquée, à travers le langage et la science, à arraisonner le monde.
La véritable alternative est entre moderne et tragique plutôt qu’entre moderne et ancien. Le moderne en effet exige une cause, aussi explicative que consolante, pour tout événement, même le plus terrible; il ne peut supporter la tragédie sans cause qui, souvent, vient foudroyer l’existence. Il exige des causes, et il réclame des coupables à accuser – il importe qu’il y ait des coupables, même pour les catastrophes naturelles ! Le monde moderne criminalise la mort elle-même. La mort est à la fois coupable, et donnée par un coupable. L’accident n’est plus pensé, il est refusé par principe : il n’y a pas, aux yeux des modernes, d’accidents, il n’y a que des responsables et des coupables. Le sens du tragique surgit dès lors qu’on accepte qu’un funeste événement est sans cause. La modernité évacue le tragique, parce que tout événement doit être transformé en information consommable : la relation par les médias des événements s’accompagne de la recherche interminable de causes et de coupables rassurants. Même les tremblements de terre devraient avoir des coupables. L’information est impuissante à rester sur l’énigme béante du malheur inassignable.
Quels chemins explorer pour sortir, s’il est possible, de la nuit ? Peut-on trouver l’indication d’un au-delà de la modernité ? Outre la poésie, conservatoire d’un éventuel salut, qui serait salut du monde en tant qu’expérience par le biais du langage, quelles perspectives existent ? Finkielkraut prend au sérieux l’émergence du principe de précaution et l’heuristique de la peur, conceptualisée par Hans Jonas. Au total, il s’agit de “ sauver l’obscur ”. Certains revendiquent pour la nuit – celle du ciel étoilé que Kant connaissait encore – le statut de patrimoine de l’humanité. L’obscur qui est en nous, l’obscur qui est dans le monde – dont la littérature seule, à la différence du nombre et du concept, peut dire la vérité. La vérité a besoin de l’obscur comme d’une caverne sombre où se terrer et d’où sortir pour paraître dans le langage. Mais, le fanatisme contemporain de la transparence, de la pleine lumière, tue le sombre et l’obscur. Rien, ne doit se soustraire à l’éclairage, aux sunlights, toute ombre doit être chassée ; le monde sans ombres sera le monde moderne accompli.

Péguy l’avait noté : le monde moderne est “ un monde qui fait le malin ”. Finkielkraut approfondit cette intuition péguiste. Le monde qui ne s’en laisse pas compter ! On le sait depuis quelques années : nul ne décrypte avec autant de lucide liberté ce “ monde qui fait le malin ” qu’Alain Finkielkraut. Nulle voix ne fait entendre avec autant de courage ce qui n’a plus de voix dans notre monde, parce que tenu pour dépassé, “ pas malin ”. L’obscur trouve un commencement de salut entre les pages de cet ouvrage. En effet, avec Nous autres modernes, Alain Finkielkraut fait présent à son époque d’un grand et beau livre, sombre et lumineux comme un ciel de nuit parsemé d’étoiles !








* Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes. Paris, Ellipses, 2005, 358 pages, 19euros50.