Par Robert Redeker
Nous étions accoutumés à ce titre pour désigner les mémoires de saint Augustin (écrits entre 397 et 401) : les Confessions. C’est ainsi que nous appelions ce monument de la littérature, de la théologie et de la philosophie, ce tournant de l’histoire du monde, dont l’évêque d’Hippone (aujourd’hui Annaba) fut l’auteur. Mais, Confessions, est-ce le bon titre ? N’avons-nous pas, à force de déchristianisation et d’avancée du nihilisme, perdu de vue le contenu de sens de ce mot, sa force ? Avec une nouvelle traduction intégrale de cette œuvre, Frédéric Boyer préfère rendre le titre latin Confessiones par les Aveux.
Aveux…L’homme contemporain connaît la littérature policière. Le criminel, chez Simenon, finit toujours par avouer devant Maigret. Le rapprochement entre l’univers du roman policier et le texte de saint Augustin est moins incongru qu’il n’y paraît : les Aveux sont en effet le grand livre occidental de la culpabilité. Augustin avoue. Double culpabilité : celle, personnelle, de l’auteur, qui page après page ne cesse d’avouer ses fautes, et celle, générale, du péché originel. A qui les adresse-t-il, ces aveux ? Une curieuse ambigüité parcourt le texte : c’est devant Dieu et devant le lecteur pris indistinctement qu’Augustin avoue. Il avoue tout, il se charge de toutes les turpitudes de l’humanité : il avoue le mal. Comme dans un roman noir, la violence, présente à chaque page, traverse ces aveux. Augustin n’avoue pas tranquillement – la vérité n’est accouchée qu’au prix incandescent de la torture de son âme. Le verbe « avouer » possède un autre sens : on avoue une idée, on avoue une confession (au sens d’une religion), on avoue une foi et on « avoue Dieu ». Avouer, c’est alors manifester la foi. Les Aveux de saint Augustin en sont aux deux sens du verbe « avouer ».
Il existe un autre livre, tout aussi singulier et décisif que celui d’Augustin, portant pour titre Les Confessions. Jean-Jacques Rousseau en est l’auteur – et là, il ne pourra jamais être question d’en changer le titre, puisqu’il a été écrit en français ! Or, les Confessions de Rousseau sont des aveux au même titre que ceux de son lointain devancier. Le citoyen de Genève exhibe sa culpabilité. Rousseau avoue, lui aussi ! Comme au commissariat ! Comme devant le juge ! Il publie ses plaies morales avec la même jouissance exhibitionniste qu’ Augustin. Ses aveux sont aussi l’aveu d’une foi – non en Dieu, mais en l’homme. Non en l’homme tel qu’il est devenu, mais en l’homme tel qu’il est par nature. L’histoire joue chez Rousseau le rôle du péché originel chez Augustin : elle est la cause de la corruption de l’homme. Ces deux chefs d’œuvres – celui du contemporain de la Rome finissante et celui du contemporain du siècle des Lumières – sont habitées par la culpabilité dont elles sont l’odyssée littéraire. Mais, au lieu de s’adresser à Dieu, comme le fait Augustin, Rousseau ne fait ses aveux qu’à ses lecteurs, témoins du genre humain.
Comme en un procès d’assises où toute la vie de l’accusé est retracée, projetée tel un film biographique respectant la chronologie, les Aveux de saint Augustin sont une traversée de l’existence. Metteur en scène de sa propre vie, selon un scénario dont il connaît l’épilogue, Augustin conduit le lecteur à passer par les âges de l’existence, les actions et les opinions de l’auteur. Qui est le personnage principal ? Dieu ? Augustin lui-même ? Dieu n’est qu’un prétexte. En réalité Dieu est le miroir dans lequel Augustin se regarde, l’interrogeant. « Suis-je la plus belle ? » demande la reine marâtre d’un conte de Grimm, Blanche neige, au miroir ? Narcisse le demande au lac, miroir aussi. Suis-je assez abject, assez difforme, demande Augustin au miroir nommé Dieu, et suis-je assez amoureux de toi pour être sauvé par toi ? Dieu, le miroir, devrait avouer lui aussi, sous le feu des questions d’Augustin ; mais il reste muet. Tournant de l’histoire, le narcissisme spéculatif (speculum se traduit par miroir) de saint Augustin est la matrice de la subjectivité occidentale.
Traversée du mal, traversée du vice, traversée des opinions erronées! Cette traversée des apparences trompeuses se révèle intranquille, secouée par des tempêtes – la mort de la mère de l’écrivain, sainte Monique, l’adhésion aux opinions de Mani, entre dix autres. C’est qu’il y a loin entre le jeune Augustin, romain d’Afrique du nord ambitieux, assoiffé de gloire et de succès, d’argent et de conquêtes amoureuses, et l’intransigeant Père de l’Eglise, génial auteur dont la pensée a influencé de façon décisive le cours de l’histoire occidentale ! Entre le garnement jouisseur, mauvais garçon insouciant, sauvageon chapardeur, et le théologien de la Cité de Dieu ! Cependant, il ne faut pas prendre cette traversée pour argent comptant. Elle est la reconstitution arbitraire d’un itinéraire à partir de son point d’arrivée – elle est un mensonge rétrospectif. Traversée de l’existence dans toutes ses dimensions, l’autobiographie d’Augustin est une fiction écrite sur un mode téléologique. Sa vérité n’est pas psychologique et biographique, mais théologique et philosophique. Un trucage lui sert de nerf : la fin (la foi) était présente sous la forme de la recherche et du désir à chaque étape de la traversée. La figure maternelle – Monique, sainte femme – étant l’index littéraire de cette présence du sens général dès l’enfance.
Les Aveux constituent le plus turbulent patchwork de l’histoire de la pensée. L’auteur y malaxe poésie, philosophie, théologie, biographie, bibliographie, idéologie (description des idées), citations des psaumes, de la Bible. La beauté du texte et la beauté de chaque phrase proviennent de ce travail de patchwork. Il écrit sur des écrits, sur des paroles sacrées, sur de la philosophie (Aristote), sur ses propres phrases, bref il sur-écrit. Cette sur-écriture donne un texte ressemblant à un maquis. L’amour absolu et la haine absolue ressortent de chaque page. Il n’est pas interdit en effet de lire ce livre comme treize lettres d’amour, d’une ardeur au-delà de l’imaginable, adressées à être surpassant tous les êtres, Dieu. Amoureuse déclaration : « tu étais plus intérieur que mon intimité, plus élevé que mes sommets ». Jaufre Rudel, le troubadour de « l’amour de loin », aurait pu l’écrire à sa dame, la comtesse de Tripoli ! Cet amour immodéré se paie d’une haine toute aussi immodérée pour la vie corporelle, pour l’existence charnelle, pour le genre humain, cette eau saumâtre – haine que Nietzsche n’a pas manqué de fustiger. Par exemple, il ne cesse d’insister sur « le dégoût que nous causent nos sens mortels ». Car les Aveux, nous ne pouvons l’oublier, sont aussi un grand livre de haine. Augustin est un vrai misanthrope que l’incarnation de Dieu en Christ sauve d’être un Alceste.
Texte fondateur : avec les Aveux débute l’addiction du monde occidental au moi. On peut le lire de différentes façons. Comme un ample poème philosophique. Comme un roman policier autobiographique. Comme une longue lettre au plus grand amour. Comme le texte sacré du narcissisme. Comme (à la façon de Heidegger) une œuvre philosophique – sur le temps, sur l’éternité, sur Dieu, sur le moi – de toute première importance. Comme le sombre manuel, composé à l’ombre sinistre du péché originel, de la condamnation et de la dévalorisation de l’existence sensible, aux antipodes du lumineux Epicure. Toutes ces lectures sont légitimes, ayant ceci en commun : on y accompagne Augustin longeant l’abîme de la folie. Vibrante du souffle de la vie, la traduction de Frédéric Boyer laisse le vent de la folie hanter ces Aveux.