Il est arrivé à Antonin Artaud (1896-1948) ce qui est arrivé à Nietzsche : après sa mort, une mode s’empara de son œuvre qui devint l’objet de mille récupérations et travestissements. Certaines de ses phrases furent reprises comme de quasi slogans quand son nom devint un improbable étendard. Les lectures – marxistes, freudiennes, structuralistes, anarchistes, hippies – firent foison tout en enfouissant l’œuvre sous les commentaires. Un jour heureux, comme pour Bataille auquel son nom fut souvent associé, la mode cessa. L’excellente édition – sous le titre Oeuvres - confectionnée par Evelyne Grossman pour la collection “ Quarto ” chez Gallimard, sonne, après cette agitation l’heure de relire Artaud pour lui-même, en toute liberté.
Mais que découvre-t-on, justement, maintenant que l’on lira Artaud délivré des idéologies de passage ? Le fil rouge s’attrape dans ses lettres, écrites en général pour la publication – comme les grands classiques des XVII et XVIIIème siècles, Artaud est un écrivain épistolaire. Des premières, à Jacques Rivière, à celles contemporaines des dernières années, qui doublent en parallèle les puissantes œuvres de la fin, adressées à André Breton ou à Marthe Robert, les lettres sont le lieu scriptural où tout se passe. Du début jusqu’à la fin, elles mettent en évidence que toute la question est celle du corps : de son origine, de son existence, de sa destination. Le corps, dans sa mutilation, hante chaque ligne, toute la correspondance, ainsi qu’Héliogabale ou l’Anarchiste couronné aussi bien qu’Artaud le Mômô et Van Gogh le suicidé de la société : c’est lui , le corps, qui les écrit, ces lignes, c’est lui qui aspire à être, c’est lui qui aspire à venir au monde à travers elles, c’est lui qui aspire à la lumière, et c’est lui pourtant que tous ces écrits rejettent. Ou, plus précisément : les écrits refusent le corps du ci-devant nommé Artaud, le corps occidental structuré selon son anatomie, tout en manifestant l’appel à être d’un autre corps, non- anatomique, “ sans organes ” comme aurait dit Gilles Deleuze. Artaud le suggère : “ C’est que je n’ai pas le corps que je devrais avoir ”, celui que j’aurais eu si je n’avais pas été un homme actuel, dont l’existence “ ne remonterait pas à plus de 2000 ans avant J-C ”. Les livres devraient accoucher ce corps – mais, hélas, ce corps ne naîtra jamais, tout livre est un avortement, aucun livre ne mettant au monde le bon corps. Cela manifeste cependant qu’il existe bel et bien un autre corps que celui dont nous croyons qu’il est notre seul corps. Cet autre corps a quelque chose d’éternel : il est inné, sans père ni mère. Ce discours au sujet du corps trahit l’hétérodoxe tentation mystique d’Artaud, le rapport d’un auteur qui proclama “ la fin de l’ère chrétienne ” avec ce que le catholicisme possède de plus profond : ce sont les Pères de l’Eglise, saint Augustin en tête, qui repérèrent dans l’être humain un double corps, le corps mortel voué à la putréfaction, celui dont nous sommes à chaque instant conscients, et un autre corps, non mortel, le corps destiné à la résurrection, le corps spirituel et glorieux, qui, précisément, est inorganique. Le dernier livre de la Cité de Dieu, du à saint Augustin, décrit cette inorganicité du corps ressuscité. Artaud disait avoir été mort plusieurs fois – la première en 1915, assassiné en plein Marseille – et être revenu plusieurs fois : “ dommage que pas un autre mort que moi ne soit revenu pour confirmer comme moi la chose[on meurt parce que c’est un pli auquel on a contraint la conscience, il n’y a pas si longtemps] car en général, en effet, les morts ne reviennent pas ”.
Les livres, lettres et dessins d’Artaud sont sa peau, sa vraie peau. Ou plus exactement : la peau de l’homme antérieur à 2000 ans avant J-C, de l’homme en-deçà de l’homme, entrevu chez les Tarahumaras et dans l’expérience du Peyotl, qu’il n’a jamais réussi à devenir. Echec : Artaud n’est pas devenu ce qu’il était. Il y a une indistinction entre le corps d’Artaud et son écriture : c’est la même peau, hypersensible et hypersouffrante, sur laquelle s’inscrit un phénomène de crépuscule dont l’écrivain est parfaitement conscient. Ce crépuscule est celui de l’homme. Artaud, le corps et les écrits, le corps et la lettre, est la personne-témoin sur laquelle s’est inscrite (il s’est fait, momentanément, dans sa période de Rodez, appeler “ le Révélé ”, autrement dit : c’est à travers lui que cela s’est révélé) l’événement le plus important du XXème siècle, et même depuis la crucifixion, celui qui a été nommé par Michel Foucault “ la mort de l’homme ”. Entendons : l’homme de l’humanisme, l’homme occidental structuré en une unité. L’œuvre d’Artaud est, à ses dépens, le théâtre cruel de la mort de cet homme de l’humanisme. On peut même dire ceci : c’est, tout ensemble, dans les livres et sur le corps d’Artaud que le siècle s’est définitivement débarrassé de l’homme. Le XXème siècle nous a offert Artaud comme signe de la mort de l’homme – d’où Artaud a parfois eu le sentiment de détenir une importance historique égale à celle du Christ. L’homme de l’humanisme s’identifiait avec l’unité de l’homme – cette unité trouve sa douloureuse extermination sur le corps et sur la lettre d’Artaud, comme en écho aux tragédies criminelles de l’histoire de ce temps. La fiévreuse recherche d’Artaud est celle, jamais trouvée, jamais atteinte, d’un autre homme, d’une autre façon d’être un homme, qui serait un-deçà et un au-delà de l’homme de l’humanisme. Cet homme en-deçà de l’homme, Artaud pense le trouver en lui-même : non dans le retour vers une intériorité à la saint Augustin ou à la Rousseau, mais dans une destruction de l’être identité-Artaud. L’autre voie, celle de l’au-delà de cet homme, voie nietzschéenne du surhomme, a été beaucoup moins explorée par Artaud, demeurant une simple possibilité de son oeuvre. Le fait : Artaud a subverti l’homme par son en-deçà. Or, cet en-deçà n’est pas du tout une restriction de l’homme ; bien au contraire, cet en-deçà révèle un homme beaucoup ample, beaucoup plus large, faisant “ un ” avec la nature, avec les forces de la nature, les arbres, les rivières, les vents et la terre, que l’homme de l’humanisme. La magie exprime la richesse de la vie de type humain – la magie, savoir de l’unité, et non pas la science, pseudo-savoir issu de la dissociation entre l’homme et la nature. L’expérience des Tarahumaras a été décisive pour fixer dans le corps et dans l’écriture d’Artaud la découverte de cette façon d’être un homme. Cette subversion place Artaud au-dessus de Nietzsche – dans la mesure où le subversif en-deçà de l’homme lui permet de ne pas tomber dans la mythologie douteuse du surhomme, de l’au-delà de l’homme – tout en réalisant le programme même de Nietzsche “ prendre le corps pour fil conducteur ”.
Cet être humain était un bûcher. N’usons pas de ce mot en fade métaphore : Artaud, qui tint le rôle du moine Massieu aux côté de Maria Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc, le chef d’œuvre de Carl Dreyer, sentait sa vie, sa peau, son corps brûler à l’imitation de Jeanne d’Arc dans les flammes. Il l’a dit : “ ma vie est un bûcher ”. Mais ce n’est pas Jeanne d’Arc qui se consuma sur ce bûcher, c’est l’homme, avec le rapport âme- corps qui le caractérisait. Aujourd’hui nous vivons dans des sociétés médiatiques et doxocratiques dans lesquelles l’homme n’existe plus (il est éclaté, découpé en tranches : l’homme comme consommateur, comme producteur, comme sondé, comme électeur, comme téléspectateur…l’homme neuronal, l’homme relationnel, l’homme cybernétique…, comme réductible à l’éthologie, comme euthanasiable, l’homme comme corps sans âme etc…). L’homme comme unité a sombré dans la caducité historique. C’est en Antonin Artaud que s’est opéré la consumation – qu’il crut salutaire ! – de l’homme dont l’être humain contemporain est le résultat. Autrement dit : lire, étudier, méditer ces écrits nous permet bien mieux de comprendre ce que nous sommes qu’ils ne le permettait à Artaud lui-même.