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       Conférence prononcée au colloque « Les Juifs dans les Alpes », Université Pierre Mendès-France de Grenoble, le 10 décembre 2004.


            Depuis que j’ai vu, pour la première fois, le chef d’œuvre de Claude Lanzmann, Shoah, ce sont les voix qui se sont imposées à moi – la mémoire du terrible événement se conserve en passant par les mots et les voix, par « l’entendre » et « l’écouter ». Les nazis n’ont pas parvenus à tout à fait tuer les mots, pas plus qu’ils ne sont parvenus tout à fait à exterminer les voix, dans la mesure où, par exemple dans le film de Lanzmann, il demeure possible d’en ouïr certaines et d’en imaginer beaucoup. D’en imaginer la plupart – qu’on excuse ce paradoxe : imaginer ce qui est d’audition intérieure, les voix. Imaginer les voix qui ne sont plus là. Et pourtant, les mots de ces voix sont l’objet, dans l’espace public contemporain, d’usages dé-mot-ivants. Je veux dire : d’usages qui enlèvent aux mots leur motivation et leur motif. Sur RFI et TV5, chaînes du service public à la française, il a été possible d’entendre, cet été, à plusieurs reprises durant l’été 2004, que le pénitencier de l’Académie de marine de Buenos Aires était « l’Auschwitz argentin ». Le philosophe italien Giorgio Agamben pousse dans un mauvais livre, Etat d’Exception (1), la perversion jusqu’à avancer que la situation des détenus talibans de Guantanamo ne peut se comparer qu’à celle des juifs dans les Lager nazis. L’ignominie d’Agamben va jusqu’au point suivant : les prisonniers des nazis, « avaient perdu toute citoyenneté, identité juridique, mais gardaient au moins celle de juif », alors qu’aux Talibans tout a été ôté (2). Agamben feint d’ignorer que le crime contre l’humanité ne pouvait être perpétré que du fait de cette identité de juif, qu’il n’était possible qu’à la condition que cette identité se maintienne jusqu’au bout, jusqu’à la chambre à gaz. Outre cela, tout bien sûr, n’en déplaise à Agamben, sépare Auschwitz de Guantanamo, où sont emprisonnés, en nombre limité, dans des conditions certes hautement contestables, des suspects de terrorisme en lien avec des crimes contre l’humanité (l’assassinat des milliers personnes lors de destruction des Twin Towers et les attentats-  suicides dans certaines régions du monde) et l’islamisme, non point dans le but de les exterminer (ce qui constituait la finalité d’Auschwitz) mais de les juger puis de les empêcher de nuire. Enfin, rappelons à notre à peu près philosophe,  Giorgio Agamben, que Guantanamo ne se remplit pas chaque jour de milliers de personnes destinées à être assassinées dans les heures suivantes, que des trains de déportés n’y arrivent pas sans relâche, situation dans laquelle résidait l’ordinaire d’Auschwitz.
            Ces terrifiantes confusions – auxquelles on regrette qu’un philosophe puisse se prêter - exigent d’examiner d’un peu plus près le lien entre la mémoire et les mots.



La mémoire est, comme saint Augustin nous le suggère au livre XI des Confessions, le présent du passé (3). Autrement dit : la mémoire est le véhicule utilisé par le passé pour ne pas se perdre, pour ne pas passer. La mémoire est ce présent du passé qui retient le passé dans le présent, qui empêche le passé de passer. A tous les sens du verbe passer, d’ailleurs : empêchant la Shoah de se pétrifier comme objet mort dans le passé, de se figer en « ce qui est passé », premier sens, et, l’autre sens, celui de digérer, empêchant la Shoah d’être digérée par la culture, de devenir un élément dans la sphère du culturel, de l’historique, d’être avalée, la maintenant comme quelque chose qui reste à travers de la gorge. L’empêchant de s’assimiler à la bonne conscience – assimilation qui définit la digestion. La mémoire est la fonction qui empêche la digestion. Tant que la mémoire vit, la digestion est impossible. Une tension peut apparaître entre le devoir de mémoire et le travail de mémoire : le devoir de mémoire encourt le risque de la digestion, si ce n’est de la banalisation, de la conversion de l’événement en élément culturel, tandis que le travail de mémoire lutte contre la digestion, ne cherchant pas à rendre la souffrance consensuelle. L’impossibilité de la digestion croise la notion d’imprescriptible développée naguère par Vladimir Jankélévitch dans un livre éponyme. 
Dans le cas de la Shoah, la mémoire – dans la mesure où elle demeure vivante, un obstacle au « passer » - est aussi le dispositif permettant de se rendre compte qu’il n’est pas possible, philosophiquement ou spirituellement, de prendre la mesure définitive du crime. C’est cette difficulté à prendre une mesure définitive qui, outre la souffrance des familles, des proches et des amis des victimes, maintient la mémoire de la Shoah présente comme une entité vivante, pour la bonne raison que cette difficulté signifie : nous n’en avons pas fini avec cet événement, nous ne parvenons pas à écrire le mot fin sur son histoire. Un passé qui ne passe pas.
Que sont les mots ? Quel est le lien entre les mots et la mémoire ? Les mots sont des prises de vue sur la Shoah. Etranges prises de vue, dira-t-on ! Des prises de vue sans image(s). Dans un premier élan, on pourrait être amené à suggérer l’idée suivante : les mots sont l’interface entre l’événement et nous. Mais, immédiatement, un doute nous assaille : interface, est-ce le bon mot, justement ? Est-ce le mot juste ? Or, voici que les mots calcinés des témoins-victimes hantant le film de Claude Lanzmann, Shoah, nous reviennent. L’événement nous revient avec ces mots calcinés, remplissant notre esprit, le plongeant dans une sombre lumière, et nous comprenons, du fait de cette irruption de l’événement dans notre être jusqu’à ses plus intimes recoins, au fur et à mesure que résonnent en nous les paroles des personnes interrogées par Lanzmann, que ce n’est pas d’un interface qu’il s’agit, que les mots de la mémoire ne sont pas l’interface entre la Shoah et nous. Un interface est une entité tournée vers deux côtés opposés, semblable à une pièce de monnaie à deux miroirs ou à deux écrans, qui, bien qu’assurant la coexistence de chacun de ces deux côtés, les laisse l’un en dehors de l’autre, comme des objets. Ici, tenir les mots pour l’interface avaliserait la mort de la mémoire, le passage de la Shoah dans le passé, son inscription dans le culturel. Non, un autre mot semble plus juste qu’interface: fenêtre.
Fenêtre. Dans son beau livre, Fenêtre,(4) qui est « une chronique du regard et de l’intime », Gérard Wajcman envisage le lien entre la fenêtre et la peinture, c’est à dire une des guises du faire-image. Prolongeant le geste de Wajcman, nous voulons plutôt ici associer la fenêtre et les mots. La mémoire est moins une affaire d’image – en dépit de Saint Augustin pour qui la mémoire est l’image du passé dans le présent, qui parle du présent du passé en usant du langage de la vue et de l’image – qu’une affaire de mots. Un passé qui ne passe pas – un passé sans fin est bien un passé présent, moins un présent du passé qu’un passé du présent insistant dans l’instant. Approfondissons notre idée: les mots sont la fenêtre par où le passé entre dans le présent, fenêtre qui peut être ouverte (en l’occurrence l’approche de la Shoah par le biais de l’art) ou bien fenêtre qui peut être fermée-refermée (situation qui vise le phénomène de la « langue de bois » : les mots ne laissent plus rien entrer, ils sont alors verbalement la censure de la vie autant qu’ils sont celle de la pensée).
Qu’est-ce qu’un mot ? Une fenêtre. Une fenêtre est autre chose qu’un écran. L’écran de télévision n’est certainement pas la fenêtre sur le monde que ses thuriféraires y voient. Un mot est une fenêtre qui permet de voir, mais autrement que sur un écran de télévision. Très exactement, les mots – là nous nous sommes vraiment éloignés de Saint Augustin et de la place de l’image dans sa conception de la mémoire – permettent de voir sans voir. Ou bien : les mots sont un regard sans la vue. Toute la force du film de Claude Lanzmann, Shoah, repose sur ce paradoxe : les mots des témoins interrogés, dans la dimension maïeutique développée par Lanzmann, sont ces fenêtres ouvertes sur un événement permettant de le voir sans que rien cependant n’en soit visible ni peut- être même représentable. On pourrait dire que lorsqu’il s’agit de la mémoire, les mots jouent un double jeu : celui du voir verbal et celui du verbe voyant. Le film de Lanzmann est cela : voir verbal et verbe voyant. Dans Shoah, le verbe est rimbaldien : les mots voient.
Une remarque de Bernard Cuau nous éclaire : « Au moins Lanzmann ne nous permet pas un instant d’être spectateurs » (5). Associer la fenêtre et les mots, dans ce voir qu’est la mémoire, dans ce voir les mots et cet imaginer les voix, ne revient pas à donner un privilège à l’écrit (bien que la lecture du film Shoah, sous la forme de livre, soit un événement en soi, parallèle à l’événement du film: on entend ce qu’on lit (6) comme récité par un aède intérieur, par un chœur de tragédie antique logeant au creux de nos entrailles), bien au contraire, c’est une affaire de voix, de la voix vive des témoins, de parole voisée. Les mots de la mémoire, ces fenêtres ouvertes sur le passé du présent, sont des paroles proférées par des voix. Etant des fenêtres plutôt que des interfaces, les mots non figés dans une langue de bois font de nous des voyants – par ce chemin, nous rejoignons Rimbaud tout en saisissant à quel point l’approche de la Shoah par l’art est pertinent, maintenant sa mémoire vivante dans le présent. Shoah ne fait pas de nous des spectateurs, il fait de nous des voyants par les voix-les mots.
Les mots transportent le passé dans le présent, certes. Mais nous vivons le temps du retournement des mots – des mêmes mots – dans le but d’empêcher l’événement de demeurer dans le présent de la mémoire. Dans le but de réaliser la digestion de l’événement. Longtemps cette visée demeura cantonnée à l’extrême-droite, même si la minutieuse enquête de Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France (7) met en évidence certaines passerelles entre l’ultra- gauche et l’extrême-droite nostalgique du nazisme ; aujourd’hui, postérieurement à la situation décrite par Valérie Igounet, cette envie de digérer la Shoah, de la faire passer, semble s’élargir, se bilatéraliser politiquement. D’où l’incandescente actualité de l’enjeu des mots – ces fenêtres : il faut qu’une fenêtre soit ouverte ou fermée ! - , non d’autres mots que ceux que nous employons lorsque nous parlons de la mémoire de la Shoah, mais, nous insistons sur ce point, des mêmes mots. Car un même mot peut être une fenêtre ouverte ou fermée, affaire de voyant ou affaire d’autruche. Affaire de voyant ou affaire de faussaire. Il arrive désormais – le feuilleton Dieudonné en livre l’un des multiples index, -  qu’on se serve de mots empreints d’une légitime dignité – par exemple : liberté et histoire, dans « la liberté des recherches historiques », ou « liberté de l’information » - non pour leur faire dire le contraire de leur contenu mais pour détruire ce contenu (ici pour détruire la mémoire de la Shoah). Le retournement des mots – fermer la fenêtre ouverte – n’est pas l’affirmation de leur contraire mais la destruction de ce qu’ils font entrer dans la mémoire. La liberté dont se drape ce retournement y devient purement formelle – une forme vide extensible à l’infini – aux dépens de la liberté réelle, celle qui s’affronte à la réalité historique dans la tâche infinie de la compréhension. Une certaine façon d’utiliser les mots les plus nobles produit l’effet pervers de détruire la mémoire – stratégie généralement délibérée. La liberté revendiquée de façon perverse dans cet usage est pétrifiée dans le formel, ne manquant pas de ressembler à cette liberté dont se réclament les négationnistes, permettant de dire tout et n’importe quoi, d’évacuer le passé, de frapper d’interdit la mémoire.
On pourrait développer des raisonnements analogues en examinant le rapprochement de plus en plus fréquemment facilité par les médias de masse entre les israéliens et les nazis.  C’est ainsi qu’en dépit de la vérité du conflit, les événements de Jénine furent (en 2004), soir après soir, sur les radios et les télévisions, présentés comme un quasi génocide. Il ne s’agit pas ici de porter une appréciation politique sur cette bataille, mais d’épingler comme symptomatique d’un temps de retournement des mots contre la mémoire la façon dont cette bataille a été narrée. La mémoire offre à ce qui fut/ce qui eût lieu l’heur d’avoir lieu, sur un autre mode, par exemple celui de l’inconsolable douleur, d’avoir un lieu dans le présent. Le retournement des mots, même quand les mots sont les mêmes que ceux de la mémoire, efface ce lieu, détruit cette place, procurant le résultat suivant : il n’y a plus de lieu, plus de place pour ce qui fut, plus de place pour la mémoire de la Shoah. Le conflit israélo-palestinien fournit l’occasion d’un pareil retournement des mots, à travers sa présentation médiatique. Il est même devenu une sorte de jouet médiatique décollé de la réalité (par exemple, il est patent qu’en France il s’est emparé du statut d’objet projectif artificiel sur lequel se concentre l’idéologie de l’innocence de la victime, idéologie qui fonctionne selon une loi nouvelle, la victime ne peut pas/ne doit pas être juive). La fusion de l’idéologie victimaire et du retournement des mots a produit l’effet suivant : dans l’actualité la victime ne peut pas être juive (d’où la minimisation médiatique des actions antisémites de ces dernières années ) et le juif ne peut pas être une victime. Depuis les années 1970, on croyait le négationnisme cloisonné à l’extrême-droite. Dans les années 1980 on l’a décrété mort. Or la thématique négationniste est revenue en renaissant du soutien au mouvement palestinien, de la fréquentation de l’islamisme, de l’anti-capitalisme systématique (retrouvant des accents de Toussennel et, de Leroux), rencontrant le pacifisme, par l’association Etas-Unis-Israël-Capitalisme-Juifs (8). Elle est revenue par l’extrême-gauche, le pacifisme, et l’altermondialisme, où elle a pu trouver maintes oreilles complaisantes. Plus généralement, le discours anticapitaliste-antiisraélien, antiaméricain-altermondialiste a fragilisé les défenses immunitaires contre l’antisémitisme et contre le négationnisme sans pour autant pouvoir être accusé de ces deux perversions. Du coup, si Bruno Gollnisch s’est exprimé sur le négationnisme dans les termes qu’il a choisi (9), c’est parce qu’il sait bien qu’une partie de l’opinion à gauche et du côté de l’altermondialisme, bref une partie contestataire-radicale de cette opinion, entée sur l’impératif de la radicalité en politique, ne trouve plus ses propos inaudibles, peut les écouter. Comment cette situation est-elle devenue possible ? Parce que nous avons pris le pli de vivre au milieu de certains mots sans plus les écouter.

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            La mémoire de la Shoah est portée surtout par des mots dès lors que ces mots sont eux- mêmes portées par des voix. Le lieu de cette mémoire est l’imaginaire – mais, chacun sait que c’est dans l’imaginaire que la vérité prend forme, que  l’imaginaire est la voie d’accès au vrai.
Le retournement des mots, dont nous venons de donner quelques exemples, fait taire les voix – on n’entend plus rien derrière les mots, proférés pour ne plus être écoutés – renvoyant les voix au silence. Les mots, alors, ne sont plus des fenêtres. Les voix s’éteignent avant les mots – mais les voix sont la garantie de la rectitude des mots, qui perdent leur épaisseur de vérité dès qu’ils se décollent des voix, dès qu’ils perdent la voix.
            Si l’on souhaite la sauvegarde de la mémoire comme passé du présent se maintenant dans l’instant, si l’on veut que les mots soient liés à un contenu de sens et non pas déliés dans une folle liberté qui les conduit à devenir les émissaires verbaux de tout et n’importe quoi, de toutes les inversions de vérité, il importe d’apprendre à écouter, y compris les voix vraies venues du passé que nous entendons grâce à l’imagination. La tâche d’écouter est sociale et politique, celle d’enseigner à écouter est pédagogique. Qu’est-ce que le devoir de mémoire sinon l’obligation de veiller à ce que les voix continuent à pouvoir être écoutées ?  Qu’est-ce que le travail de mémoire, sinon, précisément, d’écouter ces voix, de les écouter dans l’imagination bien après que matériellement elles se soient tues.

  

1 Giorgio Agamben, Etat d’exception (2003), Paris, Seuil, 2004.
2 Giorgio Agamben, Etat d’exception (2003), Paris, Seuil, 2004, pages 13-14.
3 Saint Augustin, Confessions, Tome 2, paris, Les Belles Lettres, 1969, p. 314.
4 Gérard Wajcman, Fenêtre, Lagrasse, Verdier, 2004.
5 Bernard Cuau, « Dans le cinéma une langue étrangère », in Au sujet de Shoah, Paris, Belin, 1990, p.17.
6 Claude Lanzmann, Shoah, Paris, Fayard, 1985.
7 Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000.
8 Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de Haine, Paris, Mille et une Nuits, 2004.
9 « Gollnisch défend le négationnisme », L’Humanité, 12 octobre 2004.
  
                                                                                          A Claude Lanzmann

                                                 La mémoire et les mots.

                                                            Par Robert Redeker.