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Pierre Fougeyrollas, dans le film de Miléna Kartowski et Danielle Leprette, 'L'Engagement des philosophes', peu avant son décès.
                 Pierre Fougeyrollas, ou Cyrano devenu philosophe.

                                         Par Robert Redeker

  
Pierre Fougeyrollas restera comme une des figures les plus marquantes de la vie intellectuelle et politique de la seconde moitié du XXème siècle. Ce périgourdin, résistant de première valeur, hiérarque de l’intelligentsia du PCF après la libération, très lié, jusqu’aux événements de Budapest qui expliquent son éloignement du communisme, à une autre personnalité du sud- ouest, le tarbais Jacques Duclos, publia  en 1959 un livre Le Marxisme en question qui suscita maintes polémiques et prises de conscience. Beaucoup d’observateurs tiennent cet ouvrage pour un tournant majeur; beaucoup d’intellectuels – dont Pierre-André Taguieff, par exemple, qui m’a révélé, pas plus tard qu’au début de ce mois d’août finissant, le bouleversement que causa dans son intelligence Le Marxisme en question - reconnaissent qu’après sa lecture rien, pour eux, ne fut plus jamais comme avant. Tout se passe comme si   Le Marxisme en question avait été une volte dans le temps. Il est vrai que le cheminement de la pensée de Pierre Fougeyrollas a toujours été, depuis la période de la Résistance, en passant par le marxisme, dans lequel il a occupé une position aussi singulière que centrale, et jusqu’à aujourd’hui, au plus près du plus intime de l’époque. 
  
C’est homme là – ce penseur, ce politique, ce grand vivant -  qui livre au lecteur, dans une série d’entretiens avec son complice, comparse et commensal, François George, ses mémoires. Georges Canguilhem, qui fréquenta le jeune Fougeyrollas pendant la Résistance après l’avoir eu comme étudiant dans sa khâgne du lycée Fermat à Toulouse, où d’ailleurs il le décida à s’orienter vers la carrière philosophique, voyait en lui, en toute amitié et sans contenu péjoratif, un “ rhéteur occitan ”. C’est cet éblouissant rhéteur, cet enfant du Périgord, dont le verbe et l’accent transpercent les pages à tel point qu’il nous semble que nous entendons son éloquente voix alors que nous le lisons, qui repasse sur tous les chemins de son existence dans une autobiographie indissociablement personnelle, intellectuelle et politique. “ Rhéteur ” : effusion du verbe et de la pensée, dans une générosité continue, à la façon dont l’Un de Plotin ne cesse de se donner, sans jamais pourtant se départir de la rigueur philosophique. “ Rhéteur ” : précise et ciselée, autant que chez Kant et Marx, la pensée, chez Fougeyrollas, chante haut. “ Rhéteur occitan ” : Fougeyrollas, c’est d’Artagnan et Cyrano en philosophes de haut vol. Toujours, quand je passe devant la statue de Pierre Godolin (on prononce Goudouli), à Toulouse, le plus grand poète gascon, ou même devant celle, de Salluste Du Bartas, poète franco-gascon, je ne manque pas, du point de vue du style d’homme, de situer Pierre Fougeyrollas dans leur lignage. Du Bartas maniait l’épée et la plume, magnifiquement – la plume de Fougeyrollas était parfois, dans la tradition des intellectuels gascons, une terrible épée qui touchait juste ( comme avec son mémorable pamphlet L’Obscurantisme contemporain : Lacan, Lévi-Strauss, Althusser ) et tranchait le corps de l’histoire intellectuelle récente en deux blocs (comme avec Le Marxisme en question, déjà évoqué). Dans ces entretiens, avec un mélange d’art consommé et de spontanéité malicieuse, le “ rhéteur occitan ”,  exerce son charme sur le lecteur.
            On ne trouvera dans ce livre ni révélations fracassantes ni règlements de comptes avec le passé et avec les hommes du passé : s’il a rompu avec le marxisme, ayant été longtemps un pilier du PCF avant d’être, dans les années 70-80, un pilier de l’OCI (trotskiste-lambertiste), si son univers intellectuel a basculé dans la construction d’une “ nouvelle pensée ” appuyée principalement sur Hölderlin, Nietzsche et Heidegger, Fougeyrollas demeure honnête, fidèle à ce qu’il a été, à ce qu’il a pensé et à ceux qui l’ont entouré (Duclos, Senghor, Lambert parmi tant d’autres) sans aucune haine.
Finesse intellectuelle et générosité : alors que tant de repetentances aujourd’hui – cracher sur son passé marxiste est devenu un genre littéraire valorisant! - empestent le ressentiment, on rencontre dans les mémoires de Fougeyrollas, qui sont le contraire de ces autorepentances à la mode, de la fidélité après les ruptures, une sérénité sans haine ni indifférence. Ce livre est un livre de vie : trajet en épure d’une vie qui a traversé l’aventure du XXème siècle en épousant ce que ce temps avait de plus fort, la Résistance d’abord, puis le communisme, l’espoir communiste dans deux de ses guises, le stalinisme et le trotskisme, puis enfin la cause africaine. Ce qui domine, avant, pendant et après ces engagements : l’esprit de résistance. Cet esprit de résistance, à l’occasion d’un discours insultant jeté à la face de Georges Pompidou, provoqua la rupture entre Senghor et Fougeyrollas. Cent anecdotes de l’ouvrage l’indiquent : Fougeyrollas ne fut jamais soumis, même dans les temps plutôt glaciaux du stalinisme, les temps où il remplissait les pages de La Nouvelle Critique et de La Pensée.

De ce volume, dans lequel alternent avec bonheur anecdotes, développements philosophiques et considérations politiques, on peut dire qu’il est le résumé de l’homme du XXème siècle, en quête, malgré ses errements, de liberté et de justice. A l’automne d’une existence qui aura brûlé au feu des passions, des engagements, des idéaux de ce siècle de fer et de lendemains qui déchantent, au tard d’une vie généreuse, voici un livre-testament porteur d’une relance, avec le thème de “ la nouvelle pensée ” qui s’ouvre sur l’avenir. Voyons dans ce livre, bilan du fleuve intranquille d’une vie, un étonnant roman continu de formation : politique, philosophique, humaine. Mais le plus étonnant est ici : chez ce quasi octogénaire qui ignore la pétrification satisfaite, dont la pensée a toujours été en mouvement (d’où ses ruptures), le roman et la formation continuent…