[./index.html]
[Web Creator] [LMSOFT]
  
                                                      QU’EST-CE QU’UN COLLE AU BAC?

                                                                        Par Robert Redeker



            Le baccalauréat, qui fut notre mythe républicain, a changé en faisant irruption dans l’ère des masses: entre la notation administrative (dictée par la bureaucratie ministéro-rectorale) et la notation doxale (dictée par l’opinion), toutes deux ordonnées à des fins politiques, la notation pédagogique, qui ne sanctionnait qu’un niveau scolaire, a fini par disparaître. Le pédagogique (le niveau scientifique et littéraire atteint par les candidats) figure le continent englouti de cet examen. La note attribuée par l’examinateur doit désormais s’insérer dans des grilles statistiques décidées avant la lecture des copies. La raréfaction des redoublements dans l’enseignement secondaire (et leur suppression en classse de Première), l’effondrement des exigences intellectuelles, entraînent que beaucoup de candidats passent le bac avec un niveau très inférieur à ce qu’on pourrait attendre; cependant, par nécessité politique, par impératif social, par raison démagogique, il importe qu’une bonne partie d’entre eux soient déclarés admis.
            Le mot « baccalauréat » continue de renvoyer dans notre culture nationale à un mythe; pourtant la réalité que recouvre ce mot se situe à mille lieues de celle qui inspira le mythe. Fatigué, en bout de course, sorte de fantôme sans âme, le mythe exténué du bac fausse la perception de la réalité contemporaine de cette épreuve; à cause de lui, de l’ombre portée par son prestige passé, ce n’est jamais la même chose que professeurs, élèves, technocrates, journalistes, politiques, sociologues, hommes de la rue, visent quand ils parlent du « baccalauréat ». Il y a dans les têtes autant de baccalauréats, tous imaginaires, que de discours sur cet examen. Le bac est devenu bien autre chose que cet idéal d’étiage intellectuel qui en justifiait le mythe: il s’est transformé en une image médiatique produite par l’institution scolaire en direction de l’opinion, en un baromètre tout aussi médiatique de la valeur d’un système (les statistiques chiffrées concernant son taux de réussite jouent pour les lycées et le ministère un rôle analogue à celui que joue la publication indéfiniment répétée des cours de la bourse pour la politique économique du gouvernement), en une soupape sociale de sécurité face à l’exclusion, en un parking d’attente minimisant les chiffres du chômage. Un mythe qui ne correspond plus à rien, qui a perdu sa raison d’être, sa sève: le mythe anémié du bac rejoint dans l’obsolète des croyances comme la transsubtantiation.
            Le système choisit pour l’instant de sauver les apparences du bac. La valeur du système scolaire se démontre à la fois par son efficacité dans l’augmentation du nombre des bacheliers et par l’existence, qui doit être à la fois comprimée au maximum et significative, de recalés. Sauver l’apparence du bac -alors que plus personne ne croit en son contenu- implique que tout en satisfaisant l’opinion par des taux de réussite élevés on fabrique dans le même temps des recalés. Le bac n’a plus d’autre objectif que de permettre au système de se mettre en scène et de se confirmer publiquement (il est l’autoconfirmation spectaculaire du système scolaire). Il est aussi bien l’image publique du système que sa campagne parapublicitaire.
            Les examinateurs du baccalauréat accomplissent leur tâche dans la souffrance d’une déchirante contradiction: d’une part, il leur faut remplir le plan ministériel et admettre vaille que vaille le plus grand nombre possible d’impétrants, d’autre part, il leur faut maintenir la fiction de l’examen, ce qui ne se peut qu’en collant un certain nombre de candidats. La première nécessité doit faire paraître l’efficacité du système scolaire quand la seconde doit entretenir au détriment des collés la croyance sociale dans le sérieux de cet examen. Ce raz-de-marée de la réussite se paie au prix de la mise en condition de l’opinion, de l’affaissement du niveau intellectuel exigé, des pressions de toutes sortes sur les examinateurs, de l’injustice dans la sélection des recalés, bref, de la substitution à la note pédagogique jugeant le niveau atteint par le candidat d’une note administrative et au fond politique destinée à présenter devant l’opinion un ersatz d’évaluation d’une système scolaire. L’évaluation des candidats n’est plus l’objectif principal du baccalauréat. L’essentiel est ailleurs: le système scolaire organise le baccalauréat afin d’y procéder à son autoévaluation publicitaire.
            Comment sélectionner moins de 25% d’échec? Jadis les choses étaient simples: il s’agissait de sélectionner les meilleurs. Aujourd’hui la problématique de la sélection se trouve renversée: il s’agit de trouver un quota implicite d’élèves à refuser. Avant, on examinait pour dégager de la masse ceux qui étaient dignes d’obtenir le premier grade de l’enseignement supérieur; de nos jours, l’examinateur consacre beaucoup d’énergie à repérer ceux qui méritent d’être collés. Non plus sélectionner les meilleurs, puisque les trois-quarts des candidats sont admis, mais sélectionner ceux qui ont un profil de looser. La méritocratie bachelière a été submergée par une médiocratie qui peine à trouver sa frontière inférieure. Le grand problème de cet examen n’est plus de définir la réussite, il est de rendre possible l’échec.
            Qu’est-ce qui distingue la foule des admis de cette petite minorité lumpenlycéenne qui se retrouve « collée »? Il n’y a aucun principe de justice objective qui tracerait la frontière entre l’admission et l’échec: -la grande majorité des collés n’est pas scolairement plus faible qu’une bonne partie des admis, dont l’insuffisance scolaire est effrayante. L’intuition, les supputations sur le futur, un coup d’oeil sur le livret scolaire dont il importe de décrypter la langue de bois, tiennent lieu de règle de jugement. C’est, dans l’empirisme le plus approximatif, la bonne volonté des jurys, leur état d’énervement ou leur euphorie, qui fait la différence. Ainsi ai-je fait obtenir le bac littéraire à une candidate au livret scolaire calamiteux, aux résultats désastreux, à l’absentéisme chronique -mais dont j’appris qu’elle attendait un enfant d’un ami envoyé en prison pour quelques mois, qu’elle avait été expulsée de son appartement début avril, que sa sous-alimentation mettait en danger le développement du foetus; au lieu de parler d’Aristote et de Spinoza, notre oral roula sur les techniques du métier de « tatoueuse » qu’elle souhaite exercer, sur l’univers carcéral, sur la police, sur la marginalité. Elle n’obtint pas un bac pédagogique, elle obtint, chose fréquente, un bac social. En revanche, je suis persuadé que j’ai contribué à l’échec de candidats d’un niveau scolaire supérieur à celui de cette jeune fille, mais dont ni la personnalité ni l’histoire ne me firent pareille impression.       
            Il faut des sacrifiés du succès pour que ce succès soit socialement vécu comme tel! Certains candidats doivent être sacrifiés à cette campagne publicitaire qu’est le baccalauréat, substitut annuel d’une authentique évaluation du système scolaire. Un collé est dans la plupart des cas (c’est-à-dire en étant aussi mauvais candidat qu’une forte proportion d’admis) un  sacrifié. Sacrifié à l’image que l’on veut répandre du baccalauréat: un examen difficile réussi par le plus grand nombre. Sacrifié au mythe caduc du baccalauréat, cette chose morte depuis que les gouvernements se sont lancés dans la démagogie scolaire -autrement dit: sacrifié au fantôme du baccalauréat. Sacrifié à l’examen nécrosé sur lequel repose la campagne autopromotionnelle de l’institution. Sacrifié à l’autosatisfaction et à la popularité des politiques et des technocrates qui veillent sur l’Education Nationale. Sacrifié à la tranquillité d’une opinion à laquelle il ne convient pas de donner un sujet de mécontentement supplémentaire. Le baccalauréat se présente comme un gigantesque et coûteux décor en trompe l’œil pour une sordide comédie dans lequel le pédagogique n’est plus que le texte d’une mise en scène assurée par les nécessités du politique et du technocratique. La frontière entre collés et reçus y est tout simplement celle -injuste- du sacrifice à l’institution scolaire, laquelle est cependant aujourd’hui vidée de contenu vouée qu’elle est à des objectifs pédagogiquement inavouables.
Cet article a été publié dans Le Monde le 20 juilet 1996.