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            Il n’est rien de plus courant que de tenter de penser la mort. Cette ambition remplit les bibliothèques. Généralement pourtant, elle ne débouche que sur des ouvrages trop savants, œuvres de médecins, de philosophes et de théologiens, qui réussissent à masquer leur objet en l’enfermant dans un corset de concepts. A son corps défendant cette pléthorique littérature organise l’oubli de la mort – on y discourt de la mort comme si elle était une chose, un objet mis à distance, alors qu’à chaque fois c’est toujours un « je » qui meurt. Comment approcher philosophiquement la mort sans cesser de rester un « je » sujet d’un « je meurs » ? La méthode de la « philosophie nue » est la voie choisie par Arnaud Villani pour cette gageure.

  
  
Puisqu’on ne peut rien dire de décisif sur la mort via des traités, essayons un autre genre, d’origine religieuse mais qui eut ses grandes heures dans la philosophie : la méditation. Avec elle, pas d’échappatoire possible. Le sujet y est confronté à lui-même, le « je » n’y a affaire qu’au « je ». Elle contraint au retour à soi, au retour sur soi – non pour donner lieu à du narcissisme ou de l’exhibitionnisme, à du subjectivisme ou à du relativisme, mais à de la pensée sans fard s’adressant à tous et que chacun peut reprendre pour son propre compte. Husserl nous l’a rappelé : le prototype de la démarche philosophique se rencontre dans les Méditations Métaphysiques de Descartes. Villani se coule dans la matrice des méditations du père de la philosophie moderne pour cogiter non un « je pense » mais un « je meurs ».
            « La proposition est bien je meurs, et non pas je pense ou je suis ». La source de la philosophie, ou du besoin de philosopher, coule depuis ce moment suspensif qui précède la mort. Le Phédon de Platon nous le suggère. Même entourés, tel Socrate à l’heure de la ciguë, nous mourrons seuls, dans un abandon qu’il nous faut affronter. Jésus sur la croix – « pourquoi m’as-tu abandonné ? » - en fournit l’image. Cet énoncé, « je meurs », est un trou de vérité au travers duquel se laisse voir ce que c’est que le sujet, ce que c’est que l’homme, ce que c’est que la vie, ce que c’est que la mort. Descartes reconstruit l’homme et le monde à partir du « je pense », Villani, dans une démarche parallèle, s’y essaie à partir du « je meurs ».
            Qu’est-ce que ce « je » qui médite au moment de son agonie ? A l’article de la mort, Pascal, auquel on pense beaucoup en lisant Villani, composa une prière à Dieu pour le bon usage des maladies. Ce « je » si improbable ? Résultat d’une multitude de hasards ? Il est une croisée, une rencontre, une condensation. Croisée d’un esprit et d’un corps, rencontre et condensation en un vivant singulier d’une langue, d’une culture, d’un peuple, d’une terre (Villani retrouve sans le citer le meilleur de Barrès, cet immense écrivain aux défauts hélas rédhibitoires, qui a tout fait pour se rendre détestable à la postérité). « Je meurs en pointillés », la vieillesse vient – « je meurs » est une longue histoire, j’ai tout le temps d’y penser. La vieillesse : le temps où l’on calcule au plus juste, où l’on épargne la vie
  
Dans ces méditations, l’auroral Héraclite tient la place centrale. La mort et l’âme campent aux frontières du pensable et du visible, une face tournée vers nous, une face tournée vers l’inconnu. Ils sont dans l’inéclaircissable, « l’Unerklärligkeit » (Villani reprend ce mot de Kant). Penser la mort, c’est essayer de comprendre cet inéclaircissable qui la caractérise si bien. Mais l’inéclaircissable est inépuisable – d’où, ne cessant de donner à penser, la mort est affaire de méditations plutôt que de traités systématiques. Un célèbre fragment d’Héraclite dit : «Immortels mortels, mortels immortels: vivant la mort de ceux-là, mourant la vie de ceux-là.» Vivre la mort. Mourir la vie.
Une sorte de loi universelle, capable d’éclairer un peu l’inéclaircissable qu’est la mort, se voit ainsi posée : un aller-retour, un échange, une transformation réciproque, un mouvement entre deux pôles qui serait la loi de tout. Mourir la vie : voila qui dit un échange, un mouvement mutuel (pain est corps, corps est pain, sang est vin, vin est  sang, dans le christianisme). Concevoir la mort dans une échangeabilité entraîne deux conséquences : votre paradis est ici et maintenant (« Mon Royaume est de ce monde » dit l’Evangile), et mourir est retourner. Mortels-immortels, mort-vie : chacun des deux termes de l’échange, de la circulation,  est indifférent par lui-même. Du coup, il faudrait comprendre le verbe être (mais aussi chacun des deux termes, la vie et la mort) ainsi : vimort. Notre auteur rapproche Héraclite et Lao-Tseu : « La mort est à la vie ce que le retour est à l’aller ». 
            A quoi retourne-t-on, lorsqu’on a tiré le rideau pour faire la nuit ? A l’autre pôle, au Tout, à la terre (Barrès), comme si vimort était une dialectique sans nulle aufhebung. A la terre – « à nu dans la terre on devient racine » écrit Villani. Qu’est-ce que l’homme ? Un condensateur, un exhausteur. Une histoire infinie se condense en lui comme si chaque homme était l’aboutissement, certes hasardeux, d’une infinité de données préalables.  Bref, il est une collection. Mieux : « un sablier d’univers » écoulant le cône de tout un passé, commencé avec les débuts de l’évolution, dans le corps de chacun. Ainsi chaque homme devient monde. Le renversement du sablier – la mort - rend à l’univers tout ce dont chaque homme était rempli. Sur le fond de cet homme perçu comme ploutos, multitudes, il faut reconstruire une théorie de l’âme. L’âme est treille, l’âme est tessiture, l’âme est emboîtement ; autrement dit, elle est ravaudeuse, elle tend et noue des fils vers le monde, les autres, les hommes, les femmes, ses objets de désir. Ploutos, elle aussi ! L’âme : ce qui ne cesse de tisser des liens. Simias et Cébès, ces pythagoriciens avec qui Socrate dialogue dans le Phédon, reviennent : l’âme est une harmonie, Villani le soutient, l’âme est un tisserand, Villani le soutient aussi. De fait, voici l’âme pensée comme la fileuse et la mort comme la défileuse.
            Sait-on encore mourir ? Ou bien : le monde des villes, de la vitesse, nous permet-il encore de mourir ? Dans ce monde, la mort nous saute dessus comme un voleur, souvent à l’hôpital. Il n’y a plus de place pour la mort (sauf peut-être à la corrida, dans l’art tauromachique dont le ménagement et la scénographie de cette place sont tout l’office). Villani oppose à cette situation la mort paysanne, celle de l’aïeul qui, n’ayant pas bougé, « meurt à sa place, justifiée comme un fruit tombé ». Mourant aux champs d’honneur ! Vie accomplie au milieu des champs, vie et mort justifiées. « Ce qui calme la brûlure de la mort consiste à penser que tout est à sa place ». Le paradigme agreste – Virgile et Giono hantent les phrases de Villani – peut se prolonger pour l’homme moderne, qui a besoin dans les villes de justifier sa mort, de comprendre que mourir est dans l’ordre, ainsi : « je meurs au beau milieu de mes chemins, enseveli dans le fort tissu de mes gestes ».


            Aucun savoir sur la mort ne se dégage de ce livre. Le contraire serait tromperie, ou illusion : la  mort étant ce qu’il y a, en même temps, de plus banal et de plus mystérieux, manifestant son inéclaircissabilité, possédant définitivement, comme l’a écrit Rilke, une face invisible et détournée de nous, ne peut donner lieu à un savoir philosophique ou théologique positif. Villani, à l’encontre de certaines traditions philosophiques, ne cherche pas non plus à nous apprendre à mourir. Il pose la question de la place de la mort, de la place où mourir, déterminantes pour une bonne mort : une mort qui serait dans l’ordre des choses. Chacun peut s’approprier cette démarche – généreux résultat d’une « philosophie à la première personne ».



*Arnaud Villani, Petites méditations métaphysiques sur la mort et sur la vie, Paris, éditions Hermann, 2008.
Le « je meurs », cogito d’une philosophie à la première personne*.
Par Robert Redeker 
Cet article est paru dans le tageblatt en, juillet 2008.