Une sorte de loi universelle, capable d’éclairer un peu l’inéclaircissable qu’est la mort, se voit ainsi posée : un aller-retour, un échange, une transformation réciproque, un mouvement entre deux pôles qui serait la loi de tout. Mourir la vie : voila qui dit un échange, un mouvement mutuel (pain est corps, corps est pain, sang est vin, vin est sang, dans le christianisme). Concevoir la mort dans une échangeabilité entraîne deux conséquences : votre paradis est ici et maintenant (« Mon Royaume est de ce monde » dit l’Evangile), et mourir est retourner. Mortels-immortels, mort-vie : chacun des deux termes de l’échange, de la circulation, est indifférent par lui-même. Du coup, il faudrait comprendre le verbe être (mais aussi chacun des deux termes, la vie et la mort) ainsi : vimort. Notre auteur rapproche Héraclite et Lao-Tseu : « La mort est à la vie ce que le retour est à l’aller ».
A quoi retourne-t-on, lorsqu’on a tiré le rideau pour faire la nuit ? A l’autre pôle, au Tout, à la terre (Barrès), comme si vimort était une dialectique sans nulle aufhebung. A la terre – « à nu dans la terre on devient racine » écrit Villani. Qu’est-ce que l’homme ? Un condensateur, un exhausteur. Une histoire infinie se condense en lui comme si chaque homme était l’aboutissement, certes hasardeux, d’une infinité de données préalables. Bref, il est une collection. Mieux : « un sablier d’univers » écoulant le cône de tout un passé, commencé avec les débuts de l’évolution, dans le corps de chacun. Ainsi chaque homme devient monde. Le renversement du sablier – la mort - rend à l’univers tout ce dont chaque homme était rempli. Sur le fond de cet homme perçu comme ploutos, multitudes, il faut reconstruire une théorie de l’âme. L’âme est treille, l’âme est tessiture, l’âme est emboîtement ; autrement dit, elle est ravaudeuse, elle tend et noue des fils vers le monde, les autres, les hommes, les femmes, ses objets de désir. Ploutos, elle aussi ! L’âme : ce qui ne cesse de tisser des liens. Simias et Cébès, ces pythagoriciens avec qui Socrate dialogue dans le Phédon, reviennent : l’âme est une harmonie, Villani le soutient, l’âme est un tisserand, Villani le soutient aussi. De fait, voici l’âme pensée comme la fileuse et la mort comme la défileuse.
Sait-on encore mourir ? Ou bien : le monde des villes, de la vitesse, nous permet-il encore de mourir ? Dans ce monde, la mort nous saute dessus comme un voleur, souvent à l’hôpital. Il n’y a plus de place pour la mort (sauf peut-être à la corrida, dans l’art tauromachique dont le ménagement et la scénographie de cette place sont tout l’office). Villani oppose à cette situation la mort paysanne, celle de l’aïeul qui, n’ayant pas bougé, « meurt à sa place, justifiée comme un fruit tombé ». Mourant aux champs d’honneur ! Vie accomplie au milieu des champs, vie et mort justifiées. « Ce qui calme la brûlure de la mort consiste à penser que tout est à sa place ». Le paradigme agreste – Virgile et Giono hantent les phrases de Villani – peut se prolonger pour l’homme moderne, qui a besoin dans les villes de justifier sa mort, de comprendre que mourir est dans l’ordre, ainsi : « je meurs au beau milieu de mes chemins, enseveli dans le fort tissu de mes gestes ».
Aucun savoir sur la mort ne se dégage de ce livre. Le contraire serait tromperie, ou illusion : la mort étant ce qu’il y a, en même temps, de plus banal et de plus mystérieux, manifestant son inéclaircissabilité, possédant définitivement, comme l’a écrit Rilke, une face invisible et détournée de nous, ne peut donner lieu à un savoir philosophique ou théologique positif. Villani, à l’encontre de certaines traditions philosophiques, ne cherche pas non plus à nous apprendre à mourir. Il pose la question de la place de la mort, de la place où mourir, déterminantes pour une bonne mort : une mort qui serait dans l’ordre des choses. Chacun peut s’approprier cette démarche – généreux résultat d’une « philosophie à la première personne ».