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                                    LA  NEGANTHROPOLOGIE  HUMANITAIRE.
Pa                                               Par Robert Redeker


Conférence prononcée pour le Journal des Anthropologues (1) au salon du livre/salon de la revue, à Paris, Porte de Versailles, le 25 mars 1998.
            Je voudrais essayer de mettre en lumière le point suivant: il n’y a pas de rapport à l’altérité dans l’idéologie humanitaire, parce que celle-ci se place en deçà de la problématique altérité/identité (elle installe son site en amont du surgissement possible des instances du même et de l’autre).
            Par suite le souci porté par l’humanitaire n’est ni un souci du même (problématique de l’identité) ni un souci de l’autre (problématique de l’altérité). Il est plutôt un souci du vivant, un souci du corps comme être biologique (en ce sens, il faut dire que l’humanitaire est l’une des formes de l’écologie, et que cette idéologie, comme d’ailleurs l’écologie, est également un biologisme). Je veux dire que sa vision de l’homme - son anthropologie, au sens philosophique de ce concept - est un réductionnisme de l’humain au biologique. L’humanitaire serait bien en peine de répondre à la vieille question kantienne « Qu’est-ce que l’homme? » car l’homme a disparu de ses préoccupations.
  
            Si l’on fait la genèse intellectuelle de l’humanitaire, on se  rend compte que celui-ci s’est développé à la faveur d’un climat particulier. Plus précisément, sa réussite incarne le symptôme du passage de notre culture dans un nouvel espace, mutation effectuée massivement au tout début des années 80. Cet espace, parfaitement décrit et analysé par Lipovetsky (2) dès 1983, peut être dit celui du vide. Tout à coup, il ne parut plus possible de transformer la réalité politique de la vie humaine, tout horizon s’étant dérobé. Jean Baudrillard, on s’en souvient, fut le sismologue talentueux de cet évanouissement (3). C’est à la faveur de cet escamotage du réel socio-politique - accompagné du coma dépassé du politique, du désarroi devant la vampirisation des espérances collectives révolutionnaires par les totalitarismes, de l’enfermement de l’intelligence dans ses spécialités - que naquit l’humanitaire, en son sens contemporain, qui dès lors, sur le champ de ces décombres, au-delà de cette frontière du sens, dans cet espace vide, proliféra, passant même, non sans quelques bonnes raisons, pour la dernière prise que l’intellectuel pût encore se permettre sur la vie des hommes.
            Ainsi, l’humanitaire s’est-il déployé durant ce laps de temps qui a été appelé par Lipovetsky, « l’ère du vide », après « la mort de l’homme » annoncée par Foucault. L’époque de l’humanitaire est également celle que Castoriadis a décrite par « montée de l’insignifiance ». L’humanitaire s’est épanoui dans cette ère pendant laquelle le sens (philosophique, politique, éthique, bref le sens de la vie, le sens de la pensée) a été mis en déroute. La défaite du sens a été la condition philosophique, sociologique et politique de la croissance de l’humanitaire. L’humanitaire a correspondu à une période de traversée du désert pour certaines attitudes humaines fondamentales (les choix quant à la destinée politique). Cette émergence de l’humanitaire dans un contexte de défaite du sens conduit à considérer que l’humanitaire pouvait être un substitut d’engagement qui s’est présenté en un temps où tout engagement semblait devenu impossible. C’est, dans la mesure où loin de prolonger l’humanisme il se greffe sur la rupture anti-humaniste des philosophies en vogue dans l’après Mai 1968, uniquement sur le plan de ses attendus philosophiques, de sa généalogie intellectuelle, de l’air du temps politique, ainsi qu’eu égard à son biologisme, que l’humanitaire peut être dit « inhumain ».
  
            Pour l’humanitaire, l’homme - cet être problématique, à travers toute l’histoire de la philosophie, et ce depuis Aristote - est quelque chose de perdu, qui a disparu de l’horizon des animaux humains que nous sommes. Cette perte, me semble-t-il, s’inscrit dans une double constellation intellectuallo-politique: d’une part l’anti- humanisme théorique qui, dans le sillage de Heidegger, et ce malgré la résistance de Sartre, mais en entraînant avec lui Foucault, Lacan, ainsi que la plupart des figures marquantes de la pensée française, s’est imposé, non sans justes raisons, à partir de la fin des années 50, et d’autre part l’effondrement (ce point n’est pas sans rapports avec le précédent) de toute perspective d’émancipation politique collective à partir du début des années 80 (la gauche arrivant au pouvoir en 1981 en bout de course, alors qu’elle n’avait plus grand chose à dire, plus rien à faire, y accédant exténuée à l’instant même de sa mort comme gauche). Certes, la question de l’altérité était pensable (et a été pensée) dans cet anti-humanisme théorique; cependant, l’effondrement du socialisme historique fait effectivement disparaître l’Autre politique (l’altérité fantasmée ou réelle - le ou les « pays du socialisme réel ») du capitalisme. L’effondrement de cette altérité là eut de lourdes conséquences sur le tropisme de l’humanitaire à ne penser aucune altérité (non en se repliant sur l’identité, mais en régressant au stade antérieur à toute identité et altérité).

            Une fois l’homme de l’humanisme mort, la réalité politique remisée au placard, le marxisme, la préoccupation philosophique du réel, le souci de l’homme, bref toutes ces choses qui animaient la vie intellectuelle avant « l’ère du vide », « la montée de l’insignifiance », cédèrent la place à l’humanitaire. L’humanitaire - aussi bien l’humanitaire international que « l’humanitaire de l’intérieur », l’humanitaire diplomatique que l’humanitaire domestique - a pris en charge un autre homme que celui dont l’humanisme, dans sa longue et problématique histoire commencée avec les réflexions d’Aristote, avait tracé les contours: l’homme d’après cette « mort de l’homme » dont Foucault s’institua le greffier.
            L’humanitaire tout au long des années 80 et 90 s’est  développé comme intérêt pour ce nouvel objet: l’homme évacué de l’homme, l’homme vidangé de tout ce que l’humanisme supposait en lui, l’homme comme peau, réduit à sa peau, l’homme comme corps, réduit à son corps, l’homme comme organisme. L’homme comme sauvable, l’homme défini, dans l’équivalence généralisée des animaux humains, comme victime et comme cible. Plus d’idéaux, plus d’idées, plus de politique: tout se vaut sous la figure du corps biologique. Pascal et Bossuet avaient en leur temps pensé l’égalité des hommes dans/devant la mort; l’humanitaire, pour sa part, postule l’indifférenciation généralisée des humains dans/devant le fait de vivre-survivre comme corps. L’homme: un être-corps vivant que l’humanitaire s’applique à sauver ainsi que Greenpeace sauve des baleines. Sauvé, salut: ce salut est un salut quasi écologique, en substitut au salut chrétien et au salut politique, en remplacement de l’émancipation politique, bref c’est un salut simplement biologique Salut biologique, salut de la chair, qui ne retrouve pas cependant cette forme de salut du corps qu’est dans le christianisme la résurrection des corps. Le corps dans sa survie à l’âge du soleil couchant des religions et politiques du salut. Le corps comme la seule chose à sauver après le double naufrage du religieux et du politique.
            Mais du coup, il n’y a plus ni identité, ni altérité, seulement la peau, seulement ce corps dans sa fonction de survivre. 
  
            L’humanitaire se penche sur l’homme déconnecté de sa nature raisonnable (ce fameux  « vivant doué du logos » aperçu par  Aristote) et de sa nature (projet) d’ « animal politique » (encore Aristote), les deux attributs essentiels de l’homme selon l’humanisme. On peut avoir un peu de nostalgie: il nous semble bien  loin aujourd’hui, cet homme animal politique d’avant l’humanitaire, cet homme-projet d’avant la substitution de l’humanitaire à l’action politique! Cet homme là, qui nous semble rétrospectivement un peu préhistorique, pouvait espérer dans une émancipation de l’homme qui reviendrait au fond à devenir plus homme, et non (Nietzsche)  plus qu’homme, à exprimer une essence demeurée aliénée dans l’Histoire, à la libérer. L’homme était ensemble une essence et un défi, son essence était ce défi. On vivait sur le concept d’un homme qui pouvait compter poursuivre l’actualisation de son essence dans l’Histoire. Un horizon à la fois d’émancipation et de réalisation paraissait dégagé à cet homme là. Cette certaine idée de l’homme s’est effondrée en même temps que l’horizon de sens qui l’accompagnait.
  
Au fond, ce qui s’est passé, c’est une mutation néganthropologique: un autre homme que celui-là, produit de cette mutation, a été pris en charge par l’humanitaire.

            Finalement, la conception de l’homme que l’humanitaire suppose relève d’un anthropozoomorphisme: l’homme vu et sauvé à travers son animalité. Dans l’anthropozoomorphisme humanitaire l’homme interprète sa propre existence à partir du seul horizon de l’animalité la plus bornée.
            Altérité et éthique (chez Kant, chez Lévinas) forment un couple. Mais l’humanitaire ne peut être assimilé à une éthique (pas plus d’ailleurs qu’à un engagement). L’humanitaire n’est pas de l’éthique dès lors qu’il n’envisage l’homme que comme un animal biologique dont on doit préserver l’existence. Les devoirs de l’humanitaire n’ont rien de devoirs éthiques: il s’agit simplement de devoirs devant l’homme réduit au statut d’être vivant, ou d’être survivant (par exemple dans la curieuse notion d’accès aux victimes, l’homme est défini comme victime). En fait l’humanitaire apparaît comme profondément nihiliste dans la mesure où il porte en lui la négation de l’homme en tant que celui-ci serait autre chose qu’un animal simplement mortel.
            L’humanitaire ne s’intéresse qu’aux vivants et aux cadavres, aux survivants et aux victimes: il ne s’intéresse pas à l’homme. Il ne porte son attention sur l’homme qu’une fois qu’il est parvenu à ramener celui-ci à la définition pauvrissime d’animal mortel potentiellement victime. Si l’homme est autre chose qu’un animal simplement biologique, banalement mortel, c’est à dire s’il est en outre un animal pensant et politique, capable d’une imagination radicalement créatrice, de littérature, de philosophie, d’art, créateur de réalités qui durent au-delà de la mort du corps, alors il faut convenir que l’humanitaire, n’ayant que faire de toutes ces dimensions de la réalité humaine, n’est pas humain. L’humanitaire est même déshumanisant. Inhumain peut s’affirmer ici d’une conception qui gomme nombre de dimensions spécifiques de l’humain en se rabattant sur la simple vie biologique de l’homme.

            L’altérité est hors du champ de cette forme là d’inhumain que constitue l’humanitaire  - l’altérité en est évacuée en même temps que l’identité. Les problématiques de l’identité et de l’altérité sont des interrogations auxquelles l’humanitaire, du fait du fondement de son idéologie néganthropologique, ne peut plus avoir accès.

            
  
Notes:
(1) Association Française des Anthropologues, EHESS.
(2) Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Paris, Gallimard ,1983.
(3) Jean Baudrillard, A l’ombre des majorités silencieuses ou la fin du social. Paris, Utopie, 1978.