Pour l’humanitaire, l’homme - cet être problématique, à travers toute l’histoire de la philosophie, et ce depuis Aristote - est quelque chose de perdu, qui a disparu de l’horizon des animaux humains que nous sommes. Cette perte, me semble-t-il, s’inscrit dans une double constellation intellectuallo-politique: d’une part l’anti- humanisme théorique qui, dans le sillage de Heidegger, et ce malgré la résistance de Sartre, mais en entraînant avec lui Foucault, Lacan, ainsi que la plupart des figures marquantes de la pensée française, s’est imposé, non sans justes raisons, à partir de la fin des années 50, et d’autre part l’effondrement (ce point n’est pas sans rapports avec le précédent) de toute perspective d’émancipation politique collective à partir du début des années 80 (la gauche arrivant au pouvoir en 1981 en bout de course, alors qu’elle n’avait plus grand chose à dire, plus rien à faire, y accédant exténuée à l’instant même de sa mort comme gauche). Certes, la question de l’altérité était pensable (et a été pensée) dans cet anti-humanisme théorique; cependant, l’effondrement du socialisme historique fait effectivement disparaître l’Autre politique (l’altérité fantasmée ou réelle - le ou les « pays du socialisme réel ») du capitalisme. L’effondrement de cette altérité là eut de lourdes conséquences sur le tropisme de l’humanitaire à ne penser aucune altérité (non en se repliant sur l’identité, mais en régressant au stade antérieur à toute identité et altérité).
Une fois l’homme de l’humanisme mort, la réalité politique remisée au placard, le marxisme, la préoccupation philosophique du réel, le souci de l’homme, bref toutes ces choses qui animaient la vie intellectuelle avant « l’ère du vide », « la montée de l’insignifiance », cédèrent la place à l’humanitaire. L’humanitaire - aussi bien l’humanitaire international que « l’humanitaire de l’intérieur », l’humanitaire diplomatique que l’humanitaire domestique - a pris en charge un autre homme que celui dont l’humanisme, dans sa longue et problématique histoire commencée avec les réflexions d’Aristote, avait tracé les contours: l’homme d’après cette « mort de l’homme » dont Foucault s’institua le greffier.
L’humanitaire tout au long des années 80 et 90 s’est développé comme intérêt pour ce nouvel objet: l’homme évacué de l’homme, l’homme vidangé de tout ce que l’humanisme supposait en lui, l’homme comme peau, réduit à sa peau, l’homme comme corps, réduit à son corps, l’homme comme organisme. L’homme comme sauvable, l’homme défini, dans l’équivalence généralisée des animaux humains, comme victime et comme cible. Plus d’idéaux, plus d’idées, plus de politique: tout se vaut sous la figure du corps biologique. Pascal et Bossuet avaient en leur temps pensé l’égalité des hommes dans/devant la mort; l’humanitaire, pour sa part, postule l’indifférenciation généralisée des humains dans/devant le fait de vivre-survivre comme corps. L’homme: un être-corps vivant que l’humanitaire s’applique à sauver ainsi que Greenpeace sauve des baleines. Sauvé, salut: ce salut est un salut quasi écologique, en substitut au salut chrétien et au salut politique, en remplacement de l’émancipation politique, bref c’est un salut simplement biologique Salut biologique, salut de la chair, qui ne retrouve pas cependant cette forme de salut du corps qu’est dans le christianisme la résurrection des corps. Le corps dans sa survie à l’âge du soleil couchant des religions et politiques du salut. Le corps comme la seule chose à sauver après le double naufrage du religieux et du politique.
Mais du coup, il n’y a plus ni identité, ni altérité, seulement la peau, seulement ce corps dans sa fonction de survivre.