PRÉSENCE ET INFINIS DE MAURICE DE GUÉRIN
Par Patrick Tafani.
The life can burn in blood, even while the heart may break.
Percy B. Shelley
L’abri Guérinien[1] de l’origine se fonde dans toute l’authenticité de l’être, eccéité se maintenant hors d’elle-même, et par la paradoxalité irréductible de la transcendance, arrive dans le site du dialogue avec soi et avec l’ouvert.[2]
La parole initiale de Maurice de Guérin se noue comme une amplitude intemporelle vers un ineffaçable souvenir, vers ce souci impérieux de reprendre le chemin et la quête de l’être. C’est dans l’acte poétique avec toute sa portée duelle de fascination et de souffrance que le rêve Guérinien creuse son maintien au monde. Sa blessure matricielle garde l’ombre d’un avant monde qui se déploie dans l’exil du donné et de l’apparaître. Le point fusionnel[3] s’ancre chez le poète auprès de cette construction existentielle qui échappe à tout réel vulgaire ou ancillaire pour ordonner un espace erratique, si insoutenable quelquefois, qui se situera à la lisière de l’ubiquité, de l’éclosion spontanée de la pensée à la fuite incessante du manifesté. Il y a dans les scansions mentales de Maurice de Guérin un désir et une soif inextinguibles de l’étreinte vers les rives sustentées de l’enfance; l’étreinte physique et virginale pacifiée par l’irruption compulsive d’une partance dans la clarté aveuglante d’un feu primitif, où fluent tous les retours. Retours de ceux qui absorbent et intègrent leur présent à l’aune de l’énigme vacillante de ce qu’ils étaient, afin de circonscrire et de dévoiler l’unité essaimée de l’inconnu qui devant eux et souverainement s’instaure. C’est dans ce oui équivoque, mais prononcé, que l’instant Guérinien s’entrevoit et s’attribue les territoires de l’éternité.[4]
La finitude se sangle de la trace que le poème laissera - imprévisibilité et téléologie de l’oeuvre poétique qui se pérennisant affirme sa discontinuité entre contingence et volonté - et dans l’alliance létale mais ouverte aux flux de la vie, le rêve absolu de Maurice de Guérin s’élabore et s’édifie par les stases et par l’infini. A la perméabilité de l’inaccompli s’exonde l’argile extatique où se moule le modèle de l’éternité.[5] Il y a une aire, un lieu évanescent soutenu par un imaginaire radical qui scande et établit les fragmentations de l’écrit et lui confère la parole et la mutité du rêve. L’intensité du poète est toujours tendue vers la corporéité des choses, et de cette intentionnalité fulgurante, l’inouï Guérinien maçonne l’apparaître dans le coeur solipsiste , mais déjà révoqué, de sa pensée.[6] L’enfermement se dilate dans l’espace illimité du rêve, se synchronise avec la marche ascensionnelle de l’âme, s’avance sur les limites massives de l’incréé où soufflent toutes les irruptions au monde.[7] La matérialité de Maurice de Guérin, s’incante dans la présence inattendue, mais prolixe de l’éclair, qui frappe aussi bien l’ordre de la terre que le chaos du ciel.
La force et l’intensité de l’éclair n’abolissent ou n’usurpent pas les lignes introspectives du poète, l’horizon apparaît comme un recul munificent où le regard s’agrandit, et par un rapport dialectique, entre la part de l’être et la part de néant, océanise le lointain qui se prête à la découverte de ce qui adviendra dans le vertige labile du futur.[8] Guérin forge la présence du rêve dans l’écarlate errance de son lac insondable où se révèle la nodalité expressive de l’existentialité. La souveraineté de Maurice de Guérin térèbre les hauteurs les plus difficiles à atteindre; des larmes de sang sourdent et coulent dans la déclinaison des soleils d’autrefois qui s’apparient aux nuits nouvelles et à la conquête inassouvie du rêve et de l’âme, car devant la siccité des hommes et du monde, l’espace d’infinis de Maurice de Guérin se condense et rayonne pour élégir l’inconsolation et panifier la déchirure du lieu natal, beauté où les Dieux jadis posaient leurs couronnes et marchaient, tête nue, dans le sacre du feu.
La pensée Guérinienne est cette chute continuelle[9] - écart dans l’ébloui et le limes religieux. Ainsi le poème évalue cette attitude ou ce fiévreux en-avant[10] vers l’infini et l’ipséité de l’être et vers l’irréductibilité du monde. Ce face à face de l’instant et de l’éternité[11] - esthétique et mystique -, Maurice de Guérin le posera en principe avec l’instance du ressouvenir existentiel. Rémanence et exploration de l’inconnu semblent être les matériaux ordonnateurs de l’imaginaire de Maurice de Guérin. Sa poétique s’y trouve engagée dans une confrontation tragique entre les vacillantes aurores et les nuits hiératiques, qui animent en elles, la marche structurelle du Temps Guérinien; du lointain inachevé (le passé) au lointain saisi (le présent) pour le lointain approché (le futur). C’est dans ce défi permanent où brûlent les souches de la maturité et de la destruction que les possibilités de l’écriture appellent l’âme qui les reçoit dans ses orbes visionnaires.
La solidarité Guérinienne ne s’affranchit pas de l’opacité du désir ombré de dés-illusion, mais l’or ainsi versé dans la jointée de la poésie renferme la fusion de l’absolu, et la pulvérisation des mots se soudant à l’espace quasi- hyperboréen contracte la blessure de l’anéantissement. Sur ce miroir au tain sidéral se reflète toute l’immensité passionnelle et tout l’effort qualitatif pour s’extraire de la contingence humaine, afin de sillonner et de posséder les abîmes douloureux de l’ivresse créative. Le décentrement Guérinien est une perte, mais qui par le bord de la pensée et de l’écriture devient ressource et parvient par ce même effort à se fondre dans une plénitude cosmique. Ce vouloir inlassable à connaître ou à reconnaître les infinis, à se déployer comme un essaim d’étoiles explorant le vide pour occuper le souffle décréatif de l’inconnu dans l’esprit irrépressible de l’exil, range Maurice de Guérin dans le mouvement duel de l’homme aux lignes et aux marges surnaturelles. C’est le paradoxe d’être au-delà du poème afin de se vivre dans le poème. L’anormalité Guérinienne et sa magnificence sont ce vécu intérieur, cet hapax aux confins de critères de la raison qui innerve l’authenticité de l’être et qui par royauté naturelle se soustrait aux rites de la mondéité[12]. Comme l’instant Kierkegaardien, l’intensité ne doit pas défaillir par l’assaut du temps, l’incandescence devra rester braise jusqu’aux recouvrements de l’éternité. L’amour s’incorpore dans ce rapport dans l’immobilité toujours fuyante. Mais inéluctablement, l’élévation du poète se falaise dans la durée terrestre qui délite les présences sur la jusquiame et l’apodictique de la finitude. Cet instant céleste dans le coeur d’un humain constitue toute l’inépuisable recherche Guérinienne sur l’écueil et la vastitude d’un palimpseste, ainsi que toute la grandeur et l’impuissance d’une telle lutte, où s’expriment l’acharnement à combattre, à être habité, et le désoeuvrement face à l’inévitable défaite devant le dessaisissement et l’effroi de l’être dans sa relation avec les Dieux.
L’imaginaire de Maurice de Guérin écarte tout équilibre captieux, tout compromis délétère; ses climats semblent provenir des extrémités d’un arc, de la magnitude de l’étoile à l’hypogée de la pierre. La vacuité n’existe pas chez Maurice de Guérin; une tension cyclopéenne s’empare de ses forces, l’embrase et le laisse sur une grève ou dans le coeur de la forêt, magnifié et anéanti. Cette nature si souverainement étreinte gardera comme une pierre ses seuils invulnérables, ses mystérieux abysses discrétionnaires. L’expérience Guérinienne aura vu et saisi l’innommable, et comme toute recherche hors du commun, elle aura montré l’ouvrage de l’inconnu que le regard seul ne peut découvrir et déchiffrer. Maurice de Guérin aura lu l’inestimable approche de l’incréé, châlin de sang et de feu, qui au delà de la vie et par delà la mort palpite immense pour la venue et l’archimage des Infinis.
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[1] A rapprocher de la notion d’Être dans la pensée de Martin Heidegger : Le langage est la maison de l’être. Dans son abri, habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont ceux qui veillent sur cet abri. Leur veille et l’accomplissement de la révélabilité de l’être, en tant que par leur dire il porte au langage cette révélabilité et la conservent dans le langage. Questions III, Lettre à l’Humanisme, Gallimard, 1980.
[2] C’est le sentiment de ma faiblesse qui me fait chercher un abri et qui me donne la force de briser avec le monde pour rester plus sûrement avec Dieu. Le Cahier Vert
[3] J’ai flétri mon humanité. Heureusement j’avais deux parts dans mon âme; je n’ai plongé qu’à demi dans le mal. Tandis qu’une moitié de moi-même rampait à terre, l’autre, inaccessible à toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui jaillira, si Dieu me laisse le temps. Tout est là pour moi. Je dois tout à la poésie, puisqu’il n’y a pas d’autre mot pour exprimer l’ensemble de mes pensées; je lui dois tout ce que j’ai encore de pur, d‘élevé, de solide dans mon âme; je lui dois tout ce que j’ai eu de consolations, je lui devrai peut-être mon avenir. Le Cahier Vert.
[4] L’étendue enivra mon esprit et mes yeux,/ Je voulus égaler mes regards, à l’espace,/ Et posséder sans borne, en égarant ma trace,/ L’ouverture des chants avec celle des cieux. Glaucus.
[5] Lorsque tout s’obscurcit, devient une étincelle,/ Et plein des traits perdus de la flamme éternelle,/ Goûte encor le soleil dans l’ombre des abris. Glaucus.
[6] Insensiblement, ma confiance s’est dilatée. Elle est lente à croître comme les jours, mais, ainsi que le leur, son développement est vital et répand dans mon sein une chaleur féconde. Qui a ménagé ce rapprochement gradué entre mes frayeurs cruelles et leur objet, et l’entrée de mon intelligence dans la société paisible et sublime de l’ordre où je vis? Mais quel homme sait ce qu’il est et d’où partent les destinées de son esprit ? Pages sans titre.
[7] Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes pour n’y plus remonter. Le roulement de mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de l’onde; c’est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même. Le Centaure.
[8] (...) Les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m’ont oublié. Le Centaure.
[9] Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s’empara de moi avec violence, m’enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j’éprouvai que mon être, jusque-là si ferme et si simple, s’ébranlait et perdait beaucoup de lui-même, comme s’il eût dû se disperser dans les vents.Le Centaure.
[10] René Char, Le Requin et la Mouette, Oeuvres Complètes, La Pléïade, page 259
[11] (...) Alors on va jusqu’à sentir presque physiquement que l’on vit de Dieu et en Dieu (...) Le Cahier Vert.
[12] L’irréfléchi de la conscience s’irise dans l’entrelacement de l’éclat de la poésie et ouvre l’acuité qui anoblit le sens. Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux, René Char, Les Chants de la Balandrane, Ma feuille vineuse, page 16