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                                     Alain, le premier intellectuel journaliste.



                                                      Par Robert Redeker



         
         La France est le pays qui a la passion des intellectuels. D’autres pays chérissent leurs hommes d’affaires, leurs stars du cinéma ou du ballon rond, la France, depuis des lustres, chérit ses intellectuels ; elle réussissait d’ailleurs à donner le jour, à chaque génération, à deux ou trois intellectuels charismatiques et de haute volée dont les joutes et les engagements entretenaient cette affection. Sartre et Foucault, décédés tous deux dans les années quatre- vingts du siècle passé, semblent avoir été les derniers. Depuis leur trépas pourtant, la place est restée vacante, cette passion française ne trouvant pas de figure lui permettant de s’exercer. Quelle explication donner à cette rupture d’affection, le déclin des intellectuels ?

         Avec qui cette passion collective a-t-elle commencée ? Le livre de Thierry Leterre – Alain, le premier intellectuel - propose une réponse inattendue. On serait tenté, de prime abord, de voir dans Zola et Péguy les premiers intellectuels, d’en faire, parmi les ancêtres, les commencements de lignée. Thierry Leterre ne l’entend pas de cette oreille : c’est par Emile Chartier, plus connu sous le pseudonyme d’Alain, que tout à commencé. C’est le célèbre auteur des Propos qui est à la fois le modèle et la matrice des intellectuels français. Aujourd’hui, on a oublié l’intellectuel Alain, alors même qu’on continue de lire abondamment le philosophe Alain. L’intellectuel Alain a été oublié, le philosophe Alain est passé à la postérité. En fait, deux intellectuels, avant guerre, exercèrent une influence que seul Sartre allait égaler, puis éclipser : Alain, et, parallèlement, Jacques Maritain, cet astre mort.
         Alain est l’âme du radicalisme, il est le radical type – non au sens contemporain, où les intellectuels radicaux sont des extrémistes, mais au sens de la IIIème République, où dans “ radical ” résonne un autre mot, “ racine ”, fidélité aux idées-mères du républicanisme. Alain est sans doute la production la plus typique du républicanisme à la française – qu’il servit avec constance – et de la méritocratie dont elle a fait sa vertu. Il a vu le jour, en effet, à Mortagne sur Perche, au printemps 1868 , dans une famille de la toute petite bourgeoisie de province rurale. Sans la République, sans doute, il n’aurait pu développer son génie, demeurant  condamné à un rôle social obscur. La méritocratie républicaine – appuyée sur des examens et des concours – le propulsa de cette campagne normande jusqu’aux sphères politico-intellectuelles les plus élevées. Son prestige en imposait aux politiques mêmes. Léon Blum prit place dans son cercle rapproché. Par sa biographie, Alain exemplifie la République : issu du peuple, il s’est intégré, après être passé par la Rue d’Ulm,  aux élites. L’idéal républicain s’illustre en lui à la perfection : entre sa naissance et sa maturité, dans les années trente, il parcourt tout le spectre social. Généralement les intellectuels de très haute volée proviennent des classes supérieures, Alain est le premier a être sorti du ruisseau – vrai miracle républicain, il fait exception à la loi sociologique exprimée par Bourdieu, celle des “ héritiers ”.
         C’est bien lui, depuis sa khâgne, qui invente, de toutes pièces, l’intellectuel moderne. Il est un modèle, sur lequel beaucoup à sa suite, plus ou moins consciemment se mouleront, et il est une matrice, un grand nombre d’intellectuels de premier plan étant passés par sa classe. Ces deux aspects d’ailleurs se mêlent, puisque des extraits de son œuvre sont étudiés dans tous les lycées. Depuis sa position d’universitaire, il s’empare des moyens d’expression à sa disposition (livres, journaux, revues) avec deux objectifs : éclairer le citoyen, faire pénétrer dans les profondeurs de la société la lumière philosophique (pédagogie collective, ou populaire), et peser sur le cours des événements. Sartre, Aron, Foucault, Bourdieu, reprendront cette posture. Il invente le trait suivant, commun à tous les grands intellectuels du XXème siècle : l’engagement n’est pas un enrôlement, ses prises de position ne passant pas par l’embrigadement politique. Mais surtout, au moment où la presse se développe, où la société française se médiatise, il écrit assidûment dans les journaux. Là est le génie d’Alain : le journal devient l’interface entre son activité de professeur-philosophe et celle de intellectuel engagé. 
         Depuis les récriminations de Deleuze contre les intellectuels médiatiques, “ journaliste ” est devenu une quasi insulte dans le monde de la pensée. Les savants ou professeurs qui interviennent dans les journaux le font en tant qu’experts, ou que citoyens, pour donner un espace de visibilité à leurs idées, ou tout simplement pour se faire un nom, acquérir du capital symbolique ; mais ils se refusent à passer pour des journalistes. Ils instrumentalisent le journalisme tout en se désolidarisant de lui. Ils proclament haut et fort  une incompatibilité entre l’activité de pensée et l’activité de journaliste. Il faut bien comprendre la formule d’Alain : “ j’étais destiné à devenir journaliste, et j’ai relevé l’entrefilet au niveau de la métaphysique ”. Il est journaliste dès 1900 , dès son nom de plume, Alain, apparu. Avec Alain, le journalisme est une des formes que prend la philosophie. L’écriture journalistique – celle des Propos, entre autres – n’est pas une simplification de la pensée ; elle est un lieu dans lequel, sous la contrainte d’exigences spécifiques, la pensée se construit. Elle est une épiphanie philosophique. Chez Alain les trois métiers – celui de professeur, celui de philosophe, celui de journaliste – entrent en fusion pour n’en former qu’un.
         L’ouvrage de Thierry Leterre revient sur le pacifisme d’Alain, qui lui a été souvent reproché. Si Alain s’est engagé très fortement en faveur des accords de Münich, il s’est néanmoins montré hostile à l’idée de désarmement. Il est faux d’en faire un pacifiste inconditionnel ; il a toujours été un pacifiste conditionnel, bien qu’il se soit trompé, sur la base de lourdes erreurs d’analyse, sur “l’esprit de Münich ”. Quand la guerre est là, il faut l’assumer. Ainsi, il s’est porté engagé volontaire dans l’armée en 1914, à l’âge de 46 ans, subissant les rudesses du front, l’horreur des tranchées. Ainsi en 1940 il souhaite la victoire de la France, même si, sous l’occupation, il ne s’engagera pas en faveur de la résistance (se laissant aller, dans la nuit d’une santé désormais vacillante, à donner quelques articles à la NRF de Drieu La Rochelle). Au moment de Münich, il déclare à Giono qu’il faut une force armée pour assurer la sécurité collective. L’esprit de défense armée fait partie de la doctrine d’Alain, lucide sur la nature humaine, au même titre que son pacifisme.



         La passion française pour les intellectuels semble éteinte. Est-ce à dire, comme le postule Régis Debray, que nous soyons passés de l’I.F. (intellectuel français) à l’I.T. (intellectuel terminal) ? Le retour sur Alain, “ le premier intellectuel ”, suggère une autre réponse. Les prétendants contemporains à la succession ont rompu l’unité entre le penseur et le journaliste, réduisant le journalisme au statut d’utilité. Ils pensent en chaire, ils pensent dans leurs livres, mais ils ne pensent plus sur papier journal. Le journal n’est pour eux que l’illustration de leur pensée, formée ailleurs. Ne plus croire dans le journalisme signifie, pour les intellectuels, leur mort. Chez Sartre, chez Foucault, l’intervention dans le journal était encore du travail de pensée, comme Alain le leur avait enseigné, chez les intellectuels contemporains ce type d’intervention n’est plus que de l’affichage. Or, c’est à travers le journalisme que le peuple accède à un rapport avec la pensée – “ le peuple n’est jamais abruti ni endormi ; il n’est qu’abandonné ” dit Alain, autrement dit, le peuple attend qu’on le prenne au sérieux. Le dédain intellectuel du journalisme – forme de l’abandon du peuple - constitue la cause du déclin des intellectuels. Qui saura reprendre le geste aujourd’hui perdu d’Alain – penser en écrivant dans le journal – regagnera la confiance du peuple tout en devenant l’objet d’une passion française séculaire, celle dont les intellectuels sont l’objet. C’est la leçon qu’Alain inflige, à travers l’ouvrage de Leterre, aux intellectuels d’aujourd’hui et de demain.
Cet article a été publié dans Marianne du 4-10 mars 2006.